dimanche 5 juillet 2009

Au delà de la raison, la conscience

Nous sommes de plus en plus reliés avec le reste du monde grâce, en particulier, à Internet. Nous recevons de multiples informations contradictoires ou complémentaires qui nous plongent dans plus de complexité mais aussi dans la perplexité… L’approche rationnelle, logique et analytique, qui se révélait adaptée pour comprendre le monde et agir de façon adéquate, semble aujourd’hui bien lente face à l’accélération des opportunités que rencontre chaque être humain dans sa vie. Les choix proposés et les décisions à prendre se succèdent à une fréquence de plus en plus rapide et nécessitent d’autres ressources que la seule raison.

Des millions d’années ont été nécessaires dans l’évolution de l’individu pour qu’émerge cette capacité rationnelle. La raison a permis « le premier miracle », comme l’appelle Richard Moss : l’être humain a réussi à s’extirper du monde dont il fait partie pour l’observer et tenter de le comprendre et de le maîtriser. Par la pensée et le langage particulièrement, il a appris à anticiper, construire ; il est devenu un être pensant, capable de dire JE. Dans notre culture occidentale, l’enfant est nourri, depuis sa tendre enfance à l’approche rationnelle : on lui « explique » le monde et on lui demande de justifier ses actes. Le « Pourquoi » est venu remplacer le « C’est comme ça, obéis et tu comprendras plus tard » et a favorisé la réflexion individuelle et non plus uniquement l’obéissance.

Mais, du coup, ces pensées qui nous habitent ne nous laissent aucun répit : elles ne cessent de commenter nos instants de vie, les comparent avec des moments du passé, en mesurent les conséquences possibles sur l’avenir… Elles nous empêchent de goûter, simplement l’instant présent, avec nos sens. Face à un monument historique, nous nous concentrons plus ce qu’en dit le guide touristique (dates et méthodes de construction, fonction du monument…) que sur ce que nous ressentons.
Nos savoirs s’insèrent comme un écran et filtrent notre perception, nous empêchant de percevoir et de ressentir de façon subjective le monde dans lequel nous sommes imprégnés. Nous nous vivons comme séparés de notre environnement et des autres et notre vision du monde se recroqueville et s’assèche, nourrissant ainsi le sentiment de solitude et de pessimisme si présent dans notre société occidentale.
Il est temps de passer au deuxième « miracle » : après ce mouvement de distanciation qui a permis de dire Je et de se différencier du monde pour mieux l’observer, on peut à présent entrer en relation avec l’extérieur, de façon plus consciente et sans perdre sa singularité.

Il ne s’agit pas de lutter contre ces pensées parasites qui semblent avoir pris le contrôle de notre mental et réduisent notre relation au monde de façon. Il s’agit plutôt de remettre l’approche rationnelle à sa juste place, comme une des façons d’entrer en relation avec le monde et de porter plus son attention et son crédit à ses sensations, ses émotions et ses intuitions autant qu’à ses réflexions. En réintégrant ces quatre dimensions, qui correspondent aux quatre profils psychologiques définis par C. G. Jung, on inclue la raison dans une conscience plus large de soi-même et du monde.

vendredi 22 mai 2009

Le monde change... et nous?

Et voilà!! Notre livre intitulé “le monde change... et nous? clés et enjeux du développement relationnel ” édités aux éditions Chronique Sociale est sorti dans les bacs des libraires...

Voici la 4ème de couverture:
Les relations interpersonnelles et sociales traversent souvent des moments conflictuels et des crises. Ces tensions sont parfois à l’origine de transformations personnelles et collectives mais elles sont le plus souvent source d’appréhensions, de crispation et de repli sur soi. Pour que la peur du changement puisse se métamorphoser en ouverture au nouveau et à l’altérité, il est essentiel de mieux comprendre la dynamique d’évolution des personnes et des groupes.

C’est pourquoi cet ouvrage présente, dans une première partie, quelques repères conceptuels tirés de la pensée intégrale de K. Wilber et de la Spirale Dynamique, initiée par C. Graves. Cette grille de lecture développementale qui s’inscrit dans la lignée de la psychologie humaniste est encore peu connue en France. Elle se révèle pourtant tout à fait pertinente pour appréhender plus clairement l’articulation entre le développement personnel et l’évolution des sociétés. En donnant un éclairage nouveau qui intègre la complexité du monde, elle favorise un décryptage serein et tolérant des systèmes de valeurs et des conflits qui les accompagnent.

La deuxième partie de l’ouvrage explore les relations interpersonnelles et met en relief les différentes facettes que peuvent recouvrir l’affirmation et l’écoute. Elle donne les clefs pour développer ses compétences relationnelles et entretenir une relation à soi-même, aux autres et au monde plus souple et fluide.
Enfin, la dernière partie de l’ouvrage présente le théâtre-forum, une approche particulèrement efficace pour favoriser l’évolution des représentations et des attitudes, tant au niveau individuel que collectif.
J’espère que vous aimerez ce livre. N’hésitez pas à nous envoyer des commentaires...

vendredi 8 mai 2009

Notre Père... Que ta volonté soit faite

Il y a des oeuvres peu connues qui mériteraient une audience beaucoup plus large.. C’est particulièrement le cas de celle de Pierre Trigano, Kabbaliste, philosophe, interprète des rêves et analyste Jungien, qui, avec l’aide d’Agnès Vincent, elle aussi interprète de rêves et analyste Jungienne, propose un enseignement et une vision nouvelle et profonde de la Bible et des grands mythes. L’une des particularité de l’hébreu biblique, c’est de ne comprendre ni voyelles, ni espace entre les mots, ni ponctuation, hormis les points à la fin des phrases. De ce fait, les phrases du texte de la bible hébraïque sont initialement des suites de consonnes, que l’on lit en ajoutant des voyelles. Et comme me l’a enseigné Pierre, la Kabbale dit que Dieu a donné les consonnes, mais que c’est nous, les humains qui ajoutons les voyelles. Le texte sacré se doit d’être toujours et encore interprété et compris en fonction de notre niveau de conscience, en fonction de nos capacités, nécessairement limitées, à comprendre le message divin dans sa plénitude sans limite.. En d’autres termes, la vie est une co-création du divin et de l’humain (nous reviendrons sur ce point dans un prochain billet).

Afin d’entrer dans la pensée de Pierre Trigano, je vous conseille tout particulièrement ce livre “Notre Père” qui porte sur l’interprétation de la célèbre prière chrétienne. Les évangiles ont été écrites en grecques, mais Jésus (Ieshoua) parlait en araméen et pensait dans les termes de l’hébreu biblique. De ce fait, il y a une pensée hébraïque sous-jacente dans le texte de l’évangile que l’on peut ainsi comprendre et contempler comme s’il s’agissait d’un écrit en Hébreu.
De ce fait, ce livre nous plonge dans une vision très profonde et très éloignée de l’aspect dogmatique que l’on rencontre dans les interprétation chrétiennes traditionnelles. Pierre Trigano nous entraîne vers les profondeurs de notre être, vers l’essence de ce que nous sommes, en lien avec le divin, la Vie qui nous dépasse.

Je suis particulièrement attaché à cette phrase “que ta volonté soit faite... ” qu’après analyse on peut, sans rien changer au texte lire “Ta Volonté, ta joie, sera faite..” car suivre la voie du divin n’est difficile qu’au début, au moment de dire “oui je te suis, oui je viens avec toi”, au moment où l’ego renonce à ses jeux de domination, de comparaison, de jugements, et d’envies sans plaisir profond. Ensuite, suivre sa Volonté devient une joie de tous les instants.. N’avez vous pas vu le regard de ceux qui se sont éveillés? De ceux qui ont aperçu le divin au sein de chaque chose et de chaque être? La lumière et la joie qui se lit dans leur visage! C’est tout simplement ça suivre la voie du divin, voie à laquelle Pierre Trigano nous invite, en relisant ces textes avec un oeil nouveau, sans dogmatisme, et avec une jubilation de l’esprit et de l’être qui enchantera tous ceux qui, ayant été élevés dans la tradition chrétienne ou juive, veulent retrouver un sens nouveau dans leur racines..
En cela, Pierre Trigano se situe dans ce groupe de ces prophètes de notre temps que sont Annick de Souzenelle, Jean-Yves Leloup, Marc-Alain Ouaknie et quelques autres, qui nous montrent que la voie christique ou judaïque, et même les deux en même temps, prennent tous les deux leur source dans la pensée hébraïque et conduisent au même endroit, celui de l’ineffable, que les textes, aussi sacré soient-ils ne peuvent qu’approcher..

Dans d’autres billets je vous reparlerai de l’importance de l’enseignement de Pierre Trigano et Agnès Vincent, de leur démarche à la fois humble et proche, complexe pour l’ego et si simple pour le coeur, qui permet de donner une fondation solide et profonde à ce renouveau spirituel où le féminin sacré prend une place essentielle. Retrouver au coeur des textes bibliques les racines de ce féminin qui a été tant ignoré, tant abandonné, pendant tous ces siècles...

Et en lisant ce texte du notre père, écoutez la chanson “may it be your will” de Leonard Cohen, juif pratiquant et moine bouddhiste qui nous parle, à sa manière, de la même chose...

Livre: Pierre Trigano. Notre Père, manifeste révolutionnaire de Jésus l’Hébreu. Réel Editions. Février 2008.

mercredi 18 février 2009

Passer de l'opposition à l'apposition


Cet article est paru initialement dans le livre “Idées-forces pour le XXIème siècle” collectif sous la direction d’Armen Tarpinian, Chronique Sociale, 2009. Ce livre propose tout un ensemble d’idées et de direction pour le 21ème siècle. Beaucoup d’idées Vertes (au sens de la Spirale) mais aussi pas mal d’idées Jaunes intégratrices...
Cet article présente l’idée même de la vision intégrale de Wilber, mais sans reprendre les terminologies d’AQAL (niveaux, quadrants, etc..).



Passer de l’opposition à l’apposition ou comment intégrer ce qui semble contradictoire

par Jacques Ferber (1) et Véronique Guérin (2)

On peut observer aujourd’hui à quel point nous vivons dans un village global: les prises de décision de Pékin et Washington ont un impact direct sur nos vies. On ne peut plus faire comme si on vivait tranquillement chez soi. Pour mieux comprendre ce qui est en jeu, nous avons besoin d’élargir notre regard pour appréhender le monde de façon plus globale. Mais on se trouve alors confronté à une grande complexité car tout interagit avec tout : par exemple, la hausse des matières premières procède d’une demande accrue due au développement économique de certains pays émergents comme la Chine ou l’Inde, mais aussi de la spéculation financière mondiale. Cette hausse a un impact direct sur les capacités à s’alimenter des pays du tiers monde : l’africain moyen, qui vit au jour le jour, dans une économie très locale, voit tout de même les prix du riz s’envoler et a de plus en plus de mal à s’alimenter. Le monde est ainsi devenu une entité presque organique dont la complexité résulte de la multiplication des interactions directes et indirectes.

Parallèlement, nous disposons de plus en plus de ressources cognitives et conceptuelles pour aborder cette complexité : l’ensemble des connaissances de toutes les civilisations devient plus accessible et tout un chacun peut, en particulier, grâce à Internet, disposer plus aisément de cette totalité du savoir. Il est cependant parfois difficile de s’en rendre compte car les domaines de compétences sont encore très morcelés : les physiciens ne s’occupent que de matière et d’énergie, les psychologues de processus psychiques, les biologistes pensent en termes d’ADN, les économistes voient tout en termes de coûts et de prix et les pratiquants spirituels se focalisent sur l’élévation de l’âme. Chacun voit midi à sa porte et élabore des solutions locales et ponctuelles qui résolvent certains problèmes du domaine sans prendre en compte leur impact de façon plus large.

Pour appréhender cette complexité, il devient nécessaire de penser en terme d’apposition et non plus d’opposition, de relier et d’articuler ce qui, a priori, apparaît comme contradictoire. C’est la méthode dialectique de Hegel appliquée non plus seulement à l’histoire ou à la philosophie, mais à tous les domaines de la vie. C’est penser de manière « intégrale » comme le préconise Ken Wilber (3).
Concrètement, cela revient à mettre en relation ce que l’on oppose traditionnellement. Il ne s’agit pas d’amalgamer ces entités dans un tout indifférencié, mais, bien au contraire, de les intégrer dans une structure plus cohérente qui révèle tout à la fois leur complémentarité et l’unité qui résulte de leur union. L’attention est mise sur la relation entre les entités plus que sur les entités elles-mêmes. Cette approche, qui se situe dans la droite ligne de l’approche systémique et de la pensée complexe telle qu’elle a été développée en France par E. Morin (4), s’applique particulièrement à déboucher sur une pratique, une manière de vivre.

Pour préciser cette perspective, nous allons décrire plus en détails ce passage de l’opposition à l’apposition pour les trois axes qui nous semblent essentiels : l’esprit et le corps, l’objectivité et la subjectivité, l’individu et la société.

Réunir l’esprit et le corps

La différence entre esprit et corps ne cesse de hanter les philosophes et les théologiens depuis l’Antiquité. Aujourd’hui, nous vivons encore souvent dans une vision cartésienne qui dissocie le corps de l’esprit comme s’il s’agissait de deux mondes indépendants, comme si l’esprit était juste « un fantôme dans une machine », qui agirait et vivrait indépendamment du corps. Cette perspective est celle de la médecine allopathique qui s’applique à soigner le corps indépendamment de l’esprit, mais également celle de la psychanalyse qui tend à sous-estimer l’impact du corps sur le psychisme et les pensées.
Intégrer le corps et l’esprit c’est considérer que les processus corporels, les sensations, les émotions, et les pensées s’articulent dans des dynamiques complexes, plus ou moins fluides et sources éventuelles de conflits psychiques.

Longtemps, on a considéré que ces conflits pouvaient être gérés par un esprit assez fort pour dompter les pulsions et réfréner les émotions, puis on a cherché à les résoudre par le seul fait de les exprimer. Mais on s’aperçoit aujourd’hui, comme l’explique le médiatique David Servan-Schreiber (5), qu’il est plus efficace pour évoluer d’utiliser des méthodes qui passent par le corps et influent directement sur le cerveau émotionnel plutôt que de compter sur le langage et la raison.

Les approches qui articulent corps et esprit sont en pleine expansion : massages, marches et relaxation, art-thérapie, arts martiaux… Les connaissances issues des traditions spirituelles orientales, au travers notamment des différentes formes de méditation et du yoga, commencent à inspirer des programmes de soin pour traiter la dépression par exemple. Et la science regarde en effet avec intérêt ces pratiques, comme le montrent le développement récent de la neuro-psycho-immunologie (6) et l’étude de l’effet placebo, afin de nous amener à mieux comprendre les influences réciproques du corps et de l’esprit.

Dépasser la dualité subjectif-objectif

Le deuxième axe tourne autour de l’opposition entre les approches subjective et objective, entre l’expérience intérieure, et l’expérimentation observable, caractéristique de la démarche scientifique. Ces deux visions ont du mal à s’accorder et se rejettent souvent mutuellement.

Les sciences tentent de réduire l’intériorité à une pure matérialité où le sujet n’est qu’un cerveau dont on observe la structure et le fonctionnement, et d’une manière plus générale, l’approche rationnelle cherche à distinguer le vrai du faux et à appréhender le fonctionnement du monde en s’en extrayant le plus possible et, dans ce cadre, la subjectivité est perçue comme un obstacle. A l’inverse, une conception purement subjective, basée sur l’expérience et le ressenti, tend à placer sur un même plan toutes les interprétations du monde (« je ressens ceci, tu ressens cela, à chacun sa vérité ») au risque d’aller vers un pluralisme relativiste dans lequel plus rien de « solide » n’existe, où l’on rejette toute vérité globale en refusant de confronter l’adéquation de ses croyances avec un raisonnement ou des faits.

Le dépassement de cette dualité entre subjectivité et objectivité passe, d’après nous, par l’intégration de deux processus :
  1. d’une part, la mise à l’épreuve de nos idées et modèles du monde par l’expérimentation pratique,
  2. d’autre part, l’interaction avec autrui, productrice d’un espace intersubjectif, permettant à la fois de construire et de stabiliser nos représentations sur le monde et sur les autres.
Naturellement nous nous vivons comme entourés d’objets et de situations dont la nature paraît aller de soi, alors qu’elle résulte généralement d’un construit, d’une interaction entre un vécu intérieur et quelque chose qui se trouve extérieur à nous.

Cette intersubjectivité prend en compte le fait que nous nous pensions comme faisant partie d’un monde constitué d’objets, mais également que nous vivions cela depuis notre propre point de vue et que nous créons collectivement ces points de vues. Par exemple, un morceau de musique peut être analysé objectivement par sa structure vibratoire. On peut aussi décrire les activations neuronales qui s’effectuent lors de son écoute. Dans les deux cas, il s’agit d’un point de vue objectif : sur la chose d’abord (la musique) et sur l’individu ensuite (la structure neuronale). Mais cette analyse ne permet pas de décrire et donc de transmettre l’expérience intérieure et le plaisir que l’on peut avoir à écouter un tel morceau.

Maintenant supposons que l’on veuille communiquer cette expérience d’écoute de la musique à quelqu’un de sourd. Si l’on utilise le langage habituel des musiciens ou des mélomanes, on ne pourra pas se faire comprendre d’un sourd de naissance, c’est-à-dire de quelqu’un qui n’a pas vécu ce type d’expérience. Il va falloir essayer d’utiliser un langage approchant, un langage que les sourds pourront comprendre même s’il ne correspond pas directement à l’expérience qu’un bien-entendant peut avoir à l’écoute d’une musique. On parlera alors en termes analogiques, en utilisant des métaphores et des images comme celles qui portent sur la lumière et la couleur.

On utilise la même démarche analogique, lorsqu’un vocabulaire est trop pauvre dans un domaine. L’œnologue, par exemple, lorsqu’il utilise le terme de ‘robe’, de ‘cuisse’, de ‘rondeur’, de ‘vigueur’ d’un vin et autres termes merveilleux essaye de communiquer ce qu’il ressent. Si l’on n’a jamais bu de vin, ces termes paraîtrons pour le moins abscons, et on se dira, mais de quoi parlent ils ? Mais si l’on est œnologue soi-même, le discours d’un autre œnologue est très parlant. Il y a alors création d’un espace intersubjectif, un espace qui n’est pas celui de l’objectivité, mais celui de la mise en commun de ressentis véhiculés par le langage ou d’autres formes de communication. Rien ne dit que les expériences personnelles que nous faisons, vous et moi, sont les mêmes, que le parfum du vin, le goût de l’orange, l’écoute d’une musique produisent des ressentis semblables. Mais ils sont suffisamment proches pour que nous puissions partager des représentations, des idées, des ressentis, c’est-à-dire pour que nous puissions communiquer, nous mettre d’accord, pour que nous puissions disposer d’un « nous ». Et cet espace intersubjectif, bien que non strictement objectif – on ne parle pas ici de la structure chimique du vin – est suffisamment rigoureux pour que l’on puisse l’enseigner, le développer, et montrer des différences d’expertises dans ce domaine. Il n’est pas simplement le lieu de « croyances », mais le résultat de cette double interaction avec le monde d’une part (il y a bien du vin) et avec les autres d’autre part.

Intégrer individuel et collectif

Ce troisième axe aborde les interactions entre la dimension individuelle et collective. On oppose souvent ces deux perspectives alors qu’elles s’influencent mutuellement via deux processus : l’immergence et l’émergence.

L’immergence est l’imprégnation qu’une culture ou qu’une société exerce sur un individu, le fait qu’une personne s’approprie des représentations et attitudes du groupe auquel elle appartient. Cette immergence devient, lorsque ces représentations et attitudes sont incorporées dans chacun, ce que Bourdieu appelle l’habitus.

L’émergence est le processus inverse par lequel une « forme collective » est produite par l’interaction entre ses membres. Par exemple, la formation d’une file de fourmis transportant de la nourriture : chaque fourmi se contente de déposer des phéromones lorsqu’elle rapporte de la nourriture et les autres fourmis s’empressent de suivre ce chemin d’odeurs pour remonter jusqu’à la source de la nourriture. Sans coordination globale, la file émerge simplement des interactions entre fourmis qui renforcent la présence de ce « chemin d’odeurs » tant qu’il y a de la nourriture à rapporter au nid.

Dans les sociétés humaines, l’émergence s’exprime par l’apparition de nouvelles technologies qui induisent de nouveaux usages et favorisent la construction de nouvelles structures sociales, conduisant en retour à de nouveaux besoins technologiques, dans des boucles sans fin. Par exemple, l’apparition d’Internet à la fin des années quatre-vingt dix, avec le courrier électronique et les pages web interconnectées, a permis dans un premier temps à des personnes de communiquer facilement de petits textes, de se transmettre des documents électroniques et d’avoir accès à des informations. Mais ce développement a pris une telle ampleur, que ceux qui n’avaient accès à Internet ont été rejetés de tout un ensemble de réseaux sociaux. De ce fait, la plupart des occidentaux se sont équipés, ce qui a permis, en retour, un développement de masse de sites de discussions (forums), d’univers virtuels (Second Life, World of Warcraft), de lieux de rencontres et de socialisation (Facebook, Meetic, MySpace), et de places d’échange et de vente d’objets (Ebay). Tout cela a fait émerger, surtout chez les jeunes, de nouvelles pratiques, de nouveaux habitus… lesquels engendrent de nouveaux besoins : il faut pouvoir être connectés 24h sur 24 et une panne d’Internet est vécue aujourd’hui comme une panne d’électricité dans les années soixante-dix. De ce fait les équipements permettant d’être connectés en permanence (Wifi, téléphonie 3G) se sont développés entraînant l’apparition de nouveaux terminaux intégrant téléphonie et web, comme le très branché iPhone d’Apple, qui, à leur tour, ouvrent la porte à de nouveaux usages et de nouveaux besoins.

Ces processus d’émergence ont toujours existé, mais du fait de l’accroissement du développement technologique, ils sont plus visibles. De ce fait, les sociétés évoluent aussi bien de façon structurelle que culturelle ce qui ensuite, par immergence, transforme les mentalités et donc chacun d’entre nous. Ainsi, le développement du téléphone mobile permet de s’organiser au dernier moment : de ce fait, on tend à ne plus anticiper les problèmes et tout un ensemble de pratiques de coordination fondées sur la planification et la promesse (« je serais demain à midi à tel endroit ») tendent à disparaître au profit d’usages fondés sur la réactivité immédiate (« on s’appelle demain matin pour confirmer»), ce qui conduit à faire évoluer notre vision du monde (passage d’une vision du monde orientée sur la planification à une vision orientée sur la réaction immédiate aux événements).

S’intégrer dans le processus de développement de la Vie

Lorsqu’on travaille à transformer les oppositions en complémentarités qui s’articulent et se nourrissent mutuellement, la dynamique entre corps et esprit, subjectif et objectif ou encore individuel et collectif devient plus fluide. En portant son attention sur les relations plus que sur les entités, on est plus sensible à leur état et, en conséquence, on détecte mieux les tensions et les conflits qui révèlent une problématique et invitent au changement.
Dans ce cadre, de nouvelles formes d’enseignement transdisciplinaire, éveillant le sens de la complexité du réel, pourraient aider à développer la compréhension, le dépassement et l’intégration de ces oppositions.

D’autre part, pour mieux comprendre ces interactions, des outils conceptuels existent sous la forme, par exemple, d’environnements de simulation. On les retrouve tout particulièrement dans les simulateurs informatiques, et notamment les « serious games », ces programmes informatiques professionnels qui utilisent les techniques du jeu vidéo afin d’apprendre à agir dans une situation complexe. D’autre part, les techniques de mise en situation, et tout particulièrement celles issues du théâtre-forum, permettent d’appréhender concrètement les tensions et conflits issus des différences de représentations individuelles et collectives (7) et de passer de l’opposition à l’intégration des contraires. Par exemple, des conflits qui opposent les enseignants et les parents sont joués mettent en scène des personnages qui pensent différemment l’éducation. Leurs représentations du monde semblent s’opposer dans un dialogue de sourds, voire un duel violent et sans issue. En invitant les spectateurs à remplacer les personnages pour explorer différentes manières d’exprimer leur point de vue et d’écouter celui des autres, les positions se décrispent. Les oppositions se fluidifient, facilitant l’émergence de solutions enrichies de la diversité des regards de chacun (9).

Il s’agit ainsi de passer de la pensée à la conscience : prendre conscience de ce qui relie notre corps et notre esprit, dépasser, tout en l’intégrant, le monde objectif de la science et le monde symbolique et subjectif de la psychologie des profondeurs, percevoir ce qui fait notre singularité mais également en quoi nous sommes reliés les uns aux autres, et en quoi le sens que nous donnons aux choses et aux événements résulte nécessairement d’une intersubjectivité. Nous naissons, vivons et mourrons, et ce que nous faisons dans notre vie terrestre est à la fois essentiel – car sans l’être et l’action de chacun, l’humanité n’existerait pas – et en même temps un peu dérisoire, car le monde se porte très bien sans chacun de nous en particulier. En d’autres termes, en regardant avec clarté ce que nous savons de la vie, nous pouvons, à notre mesure, prendre nos responsabilités vis à vis du monde et de l’humanité, tout en sachant que nous ne sommes qu’un petit élément dans la dynamique de l’univers. A ce moment nous pouvons nous ouvrir à l’ineffable et contempler globalement ce que notre esprit analytique a du mal à appréhender, afin de nous fondre, tout en étant acteur, dans ce grand processus de développement que constitue la Vie.

(1) Professeur à l’université Montpellier II, chercheur en intelligence artificielle et intelligence collective. Auteur de Les Systèmes multi-agents, vers une Intelligence Collective. InterEditions, 1995 et de L’Amant Tantrique. L’homme sur la voie de la sexualité sacrée. Le Souffle d’Or. 2007. Il est aussi le principal auteur du site : www.visionsintegrales.com
(2) Psycho-sociologue, formatrice en développement relationnel. Elle conçoit et anime des théâtres-forums sur la gestion des conflits. Auteure de A quoi sert l’autorité ? Ed Chronique sociale, 2001.
Véronique Guérin et Jacques Ferber viennent de publier ensemble : Le monde change… et nous ? Clés et enjeux du développement relationnel. Chronique sociale, 2008.
(3) K. Wilber. Le livre de la Vision Intégrale : Relier épanouissement personnel et développement durable, Dunod, 2008.
(4) E. Morin, Les Sept Savoirs nécessaires à l’éducation du futur. Seuil. 2000.
(5) D. Servan- Schreiber, Guérir, Robert Laffont, 2003.
(6) T. Janssen, La Solution intérieure : Vers une nouvelle médecine du corps et de l’esprit, Fayard, 2006.(7) A. Tarpinian et al. Ecole : changer de cap... : Contributions à une éducation humanisante. Chronique Sociale. 2007.
(7) Pour l’utilisation du théâtre-forum dans ce contexte : http://etincelle-théatre-forum.com
(8) V.Guérin, J. Ferber. Le monde change… et nous ? Clés et enjeux du développement relationnel. Chronique sociale, 2009 à paraïtre.

jeudi 8 janvier 2009

The shift: la 2nde renaissance



Il faut être aveugle pour ne pas voir que l’on vit en ce moment deux mouvements en parallèles: d’un côté un mouvement de type “luciférien”: guerres un peu partout dans le monde, et plus particulièrement en Afrique, au moyen orient (Israel et la palestine, l’Irak, le Liban, etc.) et en Asie centrale (Afghanistan, Tibet), crise économique, problèmes écologiques (dérèglement climatique, épuisement des ressources naturelles, démographie galopante, pêche et chasse excessive, mauvaise gestion de l’eau, émission de produits chimiques toxiques, etc.). Les solutions à ces problèmes sont de moins en moins locaux et de plus en plus mondiaux. Les problèmes écologiques par exemples affectent aussi bien les tribus africaines qui vivent en autarcie, et qui ne font que subir cette transformation écologique) que les banquiers londoniens.
En rester là consisterait à se morfondre dans son coin, en disant “c’est terrible, il n’y a rien à faire, nous sommes damnés!”. Une autre vision consisterait à vouloir revenir en arrière: “Avant, c’était beaucoup mieux”. Le “avant” peut vouloir nous faire revenir un siècle (à l’époque de nos arrière grands-parents “quand on avait encore des valeurs” disent certains) ou plusieurs milliers d’années en arrière (au temps des chasseurs-cueilleurs, époque réputée paradisiaque par une frange des new-agers). Le mythe de l’Age d’Or est toujours présent dans les esprits.


Mais ce monde moderne “tragique” par certains côté est aussi porteur de nouvelles potentialités: mondialisation culturelle qui crée des pont entre les peuples en diminuant le racisme et la xénophobie, médecines ayant permis d’améliorer considérablement l’espérance de vie, capacités de production agricole qui peuvent libérer de la famine, technologies de communication permettant de savoir ce qui se passe à tout endroit de la planète, connaissances décuplées sur la manière dont les écosystèmes, les sociétés, et les personnes fonctionnent, savoir quasi exhaustif sur l’ensemble des cultures existantes ou ayant existé, et développement progressif de la conscience de l’impact de la civilisation humaine sur la planète.

Cette mondialisation des consciences est en marche, et bien que l’on n’entendent que les arbres qui tombent, il y a aussi une forêt qui pousse. Des voix, des consciences s’élèvent pour apporter un message radicalement nouveau fondé sur l’espoir, l’entraide, le respect de l’autre, mais aussi la pensée complexe et des technologies systémiques.

A ce sujet, j’ai mis en introduction ce merveilleux court métrage “The Shift” qui montre que de partout une nouvelle conscience émerge: à la fois planétaire et locale, spirituelle et pragmatique, empathique et développementale. Cette nouvelle conscience peut prendre des milliers de formes, notamment la Vision Intégrale et la Spirale Dynamique. Si vous voulez en savoir plus sur ce court métrage vous pouvez aller sur le site: http://theshiftmovie.com

J’aime à penser que nous sommes très nombreux à sentir ce besoin, cette urgence de nous lever, de porter notre regard au delà de nos propres petits problèmes quotidiens et locaux, et de participer à ce grand mouvement, que Marilyn Ferguson appelait à juste titre un nouvel âge.. Le terme “new age” est maintenant un peu péjoratif (un peu comme le terme “gourou”) alors qu’il exprime juste ça: on entre dans une nouvelle perspective, une nouvelle manière de voir le monde, un nouveau paradigme qui inclue à la fois l’individuel et le collectif, l’intériorité et la pratique.

On ne peut pas prétendre que l’on ne savait pas! On ne peut pas prétendre que l’on ne sent pas cela très fortement à l’intérieur de nous... Let’s stand up and help the Shift takes place...

jeudi 16 octobre 2008

Andrew Cohen à 50%


J’aime beaucoup les enseignements d’Andrew Cohen, mais à 50%. Andrew Cohen est un enseignement spirituel, fondateur de la revue “what is enlightment” (appelée maintenant “Enlightment Next” qui propose une voie spirituelle qu’il appelle l’éveil évolutif. Pour simplifier l’éveil évolutif c’est l’idée que nous sommes responsable du monde futur, car le monde futur se crée maintenant.
Si nous contemplons l’évolution du monde dans une perspective cosmique, on ne peut que sentir appelé à se réveiller, à vivre pour une raison qui nous dépasse totalement, pour devenir un véhicule puissant d’une potentialité humaine qui nous dépasse. On découvre qu’il est effectivement possible d’être l’expression de cette potentialité illimitée et alors on s’aperçoit que la seule voie pour impacter notre futur collectif c’est de s’éveiller – et devenir – le Soi authentique, cette part de nous même qui désire que nous soyons plus conscient, et qui c’est le cosmos lui-même qui évolue. [Texte tiré de l’un de ses enseignements].

Globalement, je suis assez d’accord: nous ne somme qu’un véhicule de la Vie qui se cherche au travers de notre évolution de conscience.. C’est d’ailleurs très exactement la perception que l’on a du point de vue Turquoise, ou “holonique” dans la Spirale Dynamique ou AQAL de Wilber. Cela revient à ressentir profondément que nous faisons partie de quelque chose qui, à la fois nous constitue, et a besoin de notre conscience la plus haute pour progresser dans son évolution. En d’autres termes, nous sommes au service de la Vie, cadre indépassable de notre existence, qui nous a créé, qui fait partie de nous et qui, au plus profond de nous même, nous pousse à grandir à devenir de plus en plus conscient de ce que nous sommes, mais qui se heurte à la part luciférienne de chacun, l’ego qui, en nous faisant vivre dans la dualité, nous donne l’impression que nous sommes séparés les uns des autres, que nous n’avons de compte à rendre à personne, et surtout pas à la Vie, et qui se trouve à la source de notre orgueil et de notre vision centrée sur nous-mêmes.

Mais dans cette approche, à laquelle je souscrit totalement dans ses grandes lignes, je trouve qu’il y a un certain dogmatisme (j’ai raison et les autres ont tort) qui peut donner l’impression d’une part qu’il n’existe qu’une seule voie (une valeur très Bleue dans la Spirale) et que d’autre part cette voie est radicalement différente des autres (distinction très Orange) alors qu’en fait, bon nombre d'éléments dont il parle font en fait partie de la plupart des voies spirituelles plus “classiques” pourrait-on dire. Quelques exemples:
  1. Il s’extasie de l’apparition d’une conscience collective auprès de ses étudiants qui dépasse chacun des individus et qu’il appelle “nous collectif”. Or cette conscience collective rappelle beaucoup ce qu’on appelle souvent “Egregor” et qui correspond effectivement au sentiment de vivre comme faisant partie d’une seule conscience collective. On la rencontre dans les écrits des premiers chrétiens comme dans ceux de la franc-maçonnerie, et cela fait partie de l’expérience commune de toutes les communautés spirituelles, lorsque chacun commence à se mettre au service de ce tout..
  2. Sa vision du Soi authentique correspond totalement à l’équation Brahman (ou Soi collectif, Dieu âme du monde, totalité, Vie, etc..) = Atman (ou Soi vécu du point de vue individuel). En gros cette idée du Soi qui se trouve être en même temps ce qui se situe à la racine de toutes choses, et l’être qui nous guide intérieurement, se retrouve dans les écrits Hindous comme dans les écrits les plus profonds de Carl Jung.
J'ai parfois l’impression qu’Andrew Cohen a créé une sorte de synthèse de l’hindouisme (l’ego est ce qui fait obstacle pour accéder à la transcendance, importance de la méditation, Atman=Brahman, etc.) et du protestantisme. Pour cette dernière, cela peut paraître bizarre car Andrew Cohen est juif d’origine, mais sa vision de l’individu qui se sacrifie au profit d’une oeuvre plus grande qu’elle et, que par sa pratique, il accomplisse les desseins de Dieu en travaillant à sa gloire (et ce faisant à son propre salut) sont caractéristiques du protestantisme (j’utilise d’ailleurs ici les termes du protestantisme plutôt que ceux d’Andrew). De plus, cet engagement individuel profond que chacun se doit d’avoir envers l’Eveil Evolutif (s’il ne le fait pas, c’est qu’il est encore dans les pièges de l’ego), est vécu comme un acte héroïque. Comme il l’écrit:
Ce monde plein de détresse ne pourra réellement changer que si l’individu accepte d’aller au-delà de l’aspect personnel d’une manière rien moins qu’héroïque. Une attitude moins radicale nous permettra de demeurer dans un état où nous voulons toujours quelque chose pour nous-mêmes –comme un mendiant qui mène une existence torturée, dans un état de manque perpétuel. C’est de cette manière que la plupart d’entre nous sont prêts à vivre leur vie.
Cet engagement est donc un acte héroique, et l’on entre dans cette voie comme un moine-soldat! Pourtant il existe d’autres voies pour à la fois dépasser les conditionnements de son ego et participer à l’oeuvre divine, voies que l’on rencontre dans toutes les grandes religions, Bouddhisme, Judaïsme, Christianisme, Islam et Hindouisme, certaines mettant plus l’accent sur des pratiques individuelles, d’autres sur l’importance d’agir dans le monde, même si ces religions opèrent traditionnellement à partir d’un niveau normatif Bleu.

Travailler à l'évolution positive du monde, c'est bien: il est clair que nous avons besoin de toutes les forces de conscience et d'âme sur cette planète si nous voulons que le monde prenne une autre direction que celle dans laquelle elle se trouve. Cela n'est pas nouveau, pratiquement tous les “créatifs culturels” (essentiellement des personnes de niveau empathique-pluraliste Vert) pensent, et agissent, selon cette perspective. Mais il veut aller plus loin. Sans vraiment nous dire comment, il nous dit: “Nous avons une responsibilité envers l'évolution de la race humaine”. En le lisant, nous ressentons au fond de nous une vague d'énergie: levons nous pour construire un monde meilleur, pensons nous. Et ça c'est justement un des pièges de l'ego: croire que sans nous le monde va à la dérive et que nous serons les sauveurs du monde. Quelques prophètes ont pu dire cela de manère authentique, et leur vie n'a pas été de tout repos.. Pour les autres, c'est juste entrer dans la pathologie du “messie”. Mais l'ego ne se situe pas que dans les individus, il loge aussi dans les groupes, les communautés qui pensent qu'elles ont la vérité et que les autres sont dans l'erreur. C'est l'ego collectifqui prétend ainsi, avec une certaine dose de conformisme (Bleu) qu'il est possible pour un groupe de sauver le monde, autre manière de prétendre être les élus.

Le monde aujourd'hui n'a pas besoin de sauveurs mais de guides bienveillants qui aide le monde à avancer, en l'interpellant avec fermeté soit, mais aussi en se penchant sur lui avec amour, avec compassion. Or c'est justement sur ce point que je pense que l’approche d’Andrew Cohen pêche le plus. Il manque à son système de développement spirituel la moitié de l’histoire, à savoir le féminin dans toutes ses dimensions d’extase, d’amour, et de compassion, féminin qui apparaît comme totalement absent de son enseignement, voire explicitement rejeté.

En effet, il ne se réfère jamais (mais alors jamais!) à des notions telles que l’amour, la compassion, et encore moins la sensualité, le plaisir et l’extase. Andrew Cohen est un guerrier: il suffit de le voir taper sur sa batterie (c’est effectivement un très bon batteur de Jazz-fusion) pour sentir l’énergie acérée qu’il déploie. Je n’ai rien contre le fait qu’il existe une voie qui mette en avant l’héroïsme, le sacrifice et la conscience (au passage, on notera que l’héroïsme au service d’une cause et le sacrifice sont des notions Bleues et non Turquoise. Au niveau Turquoise on ne sacrifie pas l’ego au profit d’une cause ou d’un collectif, on se perçoit dans le flux de la Vie, et il n’y a aucun effort à faire!) mais je récuse le fait qu'il n'y ait que cette voie, et qu'elle passe par l'effort et l'héroïsme!! Je comprend la réticence qu’il puisse avoir à parler d’amour, de compassion et d’ouverture du coeur, car ce sont des termes qui ont été énormément repris par le monde post-moderne (niveau Empathique-Pluraliste, Vert de la Spirale). Sauf que Vert fait l’expérience de l’amour et de la compassion à partir du moi (de l’ego) et non du Soi. Si Vert est le premier niveau de l’empathie (“je me mets à ta place” en conscience) il vit parfois l’amour comme une sorte de grande tendresse à prodiguer à tout un chacun: “amour et lumière, je te fais un hug et je suis bien dans tes bras”, voire avec une tendance assez narcissique de l’amour (“Je suis quelqu’un de bien parce que je fais preuve d’amour et de compassion”).

L’amour, aux niveaux supérieurs (l'Agapé christique dont parlent J.-Y. Leloup et C. Bensaïd dans leur livre Qui aime quand je t'aime?), c’est simplement le ressenti d’un élan total, vécu comme une sorte de courant ou de flux qui envahit le coeur et déborde au dehors, emplissant le monde d’un amour total envers tout ce qui vit, un amour qui est une sorte de grand amour maternel ou paternel envers les autres (même les ennemis dans ce cas) et l’ensemble de ce qui constitue la Vie.. Comme le disent les mystiques, on ne sent plus dans ce cas que c'est nous qui aimons, mais que c'est l'amour qui nous traverse et nous fait aimer les autres en nous rendant humble devant tout ce qui est. On ne ressent plus l'amour comme venant de nous, mais comme s'il venait de la Vie elle-même. C’est pourquoi les grands maître spirituels parlent d’amour et de compassion, voire d’amour inconditionnel, sentiment vécu au delà de l’ego.

Le manque de féminin dans l'Eveil Evolutif se fait particulièrement sentir dans le rapport à la sexualité, aux plaisirs, et d'une manière générale au manque de corps et de sensualité dans sa méthode.. car, comme un vrai protestant (ou un vrai brahmane d'ailleurs), il pense que tout cela est un obstacle vers l'éveil.

Ainsi, en éliminant les qualités féminines du rapport au corps, de l’amour et de la compassion, du plaisir et de la sexualité sacrée, Andrew Cohen se prive, d’après moi, d’aspects fondamentaux des niveaux supérieurs et d’accès à des dimensions allant au delà de l’ego pour l’intégralité de l’être. En même temps, comme je souscrit totalement d'une part à l’idée de l'évolution et d'autre part à celle de l'action individuelle et collective pour agir dans le sens d’une plus grande conscience, j’aime vraiment Andrew Cohen... mais à 50%... et c’est toujours avec plaisir que je lis sa revue ou que je rencontre des adeptes de l'Eveil Evolutif, car j'apprend toujours beaucoup de choses à leur contact.

mercredi 15 octobre 2008

Education et développement: adapter son autorité au stade de l'enfant


« Ça suffit maintenant, je te l’ai déjà dit, tu ne touches pas à ce tiroir. Mais c’est pas vrai, tu m’écoutes quand je te parle ? ». Il n’écoute rien, il me cherche, il me provoque : tels sont les mots que l’on entend souvent dans la bouche des parents ou des professionnels de la petite enfance qui ont en charge des enfants de 0 à 6 ans.

On a beau dire, redire et expliquer, il est difficile de leur faire entendre raison. Qu’ont-ils donc dans la tête, ces petits ? Que comprennent-ils de ce qu’on leur demande ou de ce qu’on leur explique ? La réponse à cette question n’est pas aussi simple qu’il y paraît pour deux raisons : d’une part, on n’a pas accès à leurs représentations intérieures mais juste à leurs comportements, d’autre part, notre regard est filtré et déformé par notre propre manière de voir le monde que l’on projette sur l’enfant. En fait, il se révèle aussi difficile pour un adulte de se mettre dans la peau d’un petit enfant que pour un habitant du XXIème siècle de s’imaginer les croyances et les pensées des habitants du Moyen-âge… C’est une étape de développement par laquelle l’individu comme la société sont passés, il y a longtemps, mais qui a été « recouverte » par de nombreuses expériences et compétences. Cette difficulté est source d’attitudes parfois inadaptées chez les parents ou professionnels : des exigences trop fortes ou brutales ou à l’inverse un environnement surprotecteur qui, dans les deux cas, freinent le développement de l’enfant et épuisent l’adulte.

Pour accompagner au mieux l’enfant dans cette maturation, il est donc essentiel de trouver des repères. Le modèle intégral de Wilber ou celui de la spirale dynamique se révèle particulièrement pertinent pour mieux appréhender les besoins et les ressources de l’enfant en fonction de son âge car il décrit les étapes de développement qui apparaissent de façon progressive et ordonnée chez l’être humain. Il s’inscrit dans une perspective développementale, dans la lignée de J. Piaget (compétences cognitives) ou Kohlberg (compétences morales).
L’être humain est un être en développement dont les besoins et les capacités évoluent. Cette évolution s’articule autour de deux axes :
  • D'une part, la capacité à devenir de plus en plus soi-même, unique et singulier (l'axe de la singularisation)
  • D'autre part, la capacité à se socialiser (l'axe de la relation)
Les stades de développement se situent alternativement sur un axe et sur l’autre dans un mouvement de spirale comme le montre la figure ci-contre.

Le stade instinctif

De sa naissance à environ 5 mois, le bébé est mû par l’instinct de survie. Ce premier stade se situe sur l’axe de la singularisation : En effet, à sa naissance, le bébé devient un être physique différencié qui reçoit un nom. Le cordon ombilical est coupé et le voici sorti de la matrice nourricière qui lui fournissait chaleur, confort et nourriture. Il lui faut désormais s’exprimer par lui-même pour survivre. Cette étape est particulièrement périlleuse dans le développement car le bébé dépend entièrement de son entourage pour survivre et n’a pour s’exprimer que des moyens rudimentaires : pleurs, cris, hurlements, tension, détente, sourire aux anges... Il est dans une étape de « toute-vulnérabilité ».
Ce premier stade correspond aux premières phases du stade sensori-moteur de Piaget. Les mouvements sont des actions réflexes. Le bébé cherche à satisfaire ses besoins de façon très instinctuelle : il sait téter, trouver le sein et son pouce et cherche la chaleur et les contours enveloppants. Il réagit aux stimuli environnementaux mais n’a pas conscience de soi ni d’autrui, il ne fait pas de distinction entre lui et le monde. Il a besoin de se sentir enveloppé. Sa relation au monde est principalement kinesthésique et la manière dont on le touche, le prend dans les bras, et le nourrit est essentielle comme l’ont montré les recherches et expériences en haptonomie.

Le stade fusionnel

Le stade fusionnel dure environ de 4 mois à 2 ans. Le bébé réalise progressivement la différence entre le monde physique qui se trouve « au dehors » et son existence propre : il reconnaît ses mains et ses pieds comme faisant partie de son Moi physique distinct du monde extérieur. Cependant, il reste en fusion émotionnelle avec son entourage, et plus particulièrement avec sa mère : il croit que le monde ressent ce qu’il ressent, veut ce qu’il veut, voit ce qu’il voit. L’enfant projette également ses sentiments sur les choses qui ont des intentions : le doudou est gentil car il console, et la chaise est méchante car elle fait mal. C’est l’âge de la peur du noir, des cauchemars. Tout peut devenir source d’enchantement mais également d’épouvante.
Cette étape correspond à un approfondissement du stade sensori-moteur défini par Piaget. La perception du monde reste surtout sensorielle mais l’enfant interagit de façon plus élaborée avec le monde : il prend des objets de façon intentionnelle grâce à la coordination entre vision et préhension, teste les effets de ses actes (la fameuse petite cuillère jetée pas terre des dizaines de fois…) et en fait même varier les facteurs (la jeter en l’air, devant, derrière…). Il commence à marcher, son territoire s’agrandit et il gagne en autonomie. Il entre dans une phase « ambivalente » où il alterne la demande de bras protecteurs et la volonté de s’aventurer tout seul dans un monde qui l’attire.
L’enfant se bâtit progressivement une sécurité intérieure même quand la figure réelle de la protection n’est pas présente. Il a besoin d’objets transitionnels (le fameux « doudou »), de rituels d’endormissement ou de séparation pour favoriser une sécurité intérieure qui l’accompagne et le soutienne dans son exploration du monde.

Le stade égocentrique

Entre 2 et 5 ans environ, l’enfant traverse une étape égocentrique dans laquelle il découvre le courage de s’affirmer et le plaisir d’obtenir satisfaction. C’est l’émergence du Moi Psychique, la prise de conscience d’être ‘Je’… Ce stade correspond au stade préopératoire décrit par Piaget. L’enfant peut penser à quelque chose sans que la chose soit présente, imiter une action en différé : il appréhende le monde au travers des symboles. Mais sa perception égocentrique limite sa compréhension du monde : il croit que tout a été fabriqué par les êtres humains (artificialisme), il mélange les lois physiques et les lois morales (ex : les bateaux flottent parce qu’ils sont gentils), il croit les évènements ont un but (ex : les nuages avancent dans le ciel pour apporter la pluie).
L’enfant peut affirmer une chose et son contraire sans pour autant être gêné par l’incohérence. Son affirmation est très impulsive et peu réceptive à la raison et à la morale. Il tente d’imposer ses désirs par la force et de faire céder son entourage. Il supporte mal la frustration et déteste que le monde (et les autres !) lui résiste ! Il teste sa force, sa puissance émotionnelle mais également ses pouvoirs magiques... Son monde est rempli de héros qui, eux, peuvent changer les règles de la nature ou les règles sociales quand ils le veulent…
Comment passer ce cap difficile ? L’enfant de cet âge est, comme on l’a vu, peu accessible à la raison et à la morale. Aussi, est-il inefficace de s’évertuer à lui expliquer en détails le pourquoi des règles. L’enfant a besoin que sa puissance d’affirmation soit reconnue et valorisée et en même temps l’adulte doit canaliser cette puissance pour éviter qu’elle ne blesse. La tâche n’est pas si difficile que cela car l’adulte a des ressources bien supérieures à celles de l’enfant : sa force physique et son intelligence. Si l’enfant a besoin de bouger, de sauter, de crier, super ! mais dehors ou dans un coin autorisé, s’il veut frapper super ! si c’est sur l’oreiller ou le ballon, s’il veut mordre super ! mais dans la pomme. C’est l’approche de l’aikido : il ne s’agit pas de « casser » ou de bloquer la puissance de l’enfant car elle est essentielle à son développement, mais de la canaliser.

Le stade normatif
Le quatrième stade de développement est le stade normatif que l’enfant traverse entre 5 et 9 ans environ. Il répond au besoin d’appartenance à un ordre collectif qui canalise les pulsions et pacifient les relations. L’enfant reste très impulsif et ses pulsions se heurtent régulièrement, et parfois avec fracas, aux lois physiques (le feu brûle, les objets tombent, le temps passe sans qu’on puisse revenir en arrière…) et aux lois sociales portées par les adultes (on fait attention aux autres, on attend, on partage…). Il cherche l’apaisement apporté par un monde ordonné et protecteur dans lequel chacun a une place et un rôle à jouer. L’enfant se réfère aux personnes dont le statut est au dessus du sien (parents, enseignants, éducateurs…) pour savoir ce qui est bien ou mal, interdit ou autorisé. La parole des adultes devient la référence : « papa a dit que », « la maîtresse a dit que… ». Il accepte de jouer son rôle d’enfant dans une pièce écrite et mise en scène par les adultes et s’assure que les autres respectent autant que lui ce qui correspond à leur rôle. Il accepte de plus en plus de lâcher les bénéfices de la domination et devient sensible au respect des règles. Il est même parfois plus royaliste que le roi : il s’offusque lorsque l’on change le texte d’un conte qu’il connaît par cœur et dénonce avec véhémence des infractions aux règles posées par les adultes. Cette progression psychique correspond au passage du « deux au trois », du duel basé sur le rapport de forces à des relations avec un tiers, régies par des valeurs et des règles « venues d’en haut » et auxquelles chacun se doit d’obéir.
Les repères ainsi donnés lui permettent de déposer les armes et de s’intégrer dans un univers structuré et prévisible dans lequel il peut apprendre. Plutôt que de limites, ce dont a besoin l’enfant à ce stade, c’est d’ordre et de repères dans l’espace, le temps, les rôles de chacun. L’adulte l’aide en restant présent, bienveillant et ferme lorsque l’enfant est débordé par ses pulsions et ses émotions. Il peut le contenir physiquement avec bienveillance pour le protéger ou l’empêcher de nuire et plutôt que de dire « je ne suis pas d’accord, ça n’est pas possible » qui sont des expressions négatives qui restent focalisées sur « l’objet interdit », il peut guider son attention vers d’autres objets ou d’autres évènements afin de l’aider à traverser la frustration. A cet âge là, l’enfant passe encore très facilement d’un intérêt à un autre, d’une émotion à une autre, ce qui facilite sa guidance.

Comme on le voit jusqu’à présent, dans les différentes étapes présentées, la raison n’est pas encore réellement présente. Et pour cause car les capacités logiques et rationnelles ne s’acquièrent que progressivement. Ce n’est que vers 7-8 ans que l’enfant acquière une pensée plus argumentée et cohérente, et notamment qu’il cherchera à comprendre les raisons pour lesquelles quelque chose est interdit ou demandé. C’est en effet dans le courant suivant, rationnel et individualiste, l’enfant s’interroge de plus en plus sur le monde, devient plus logique et détecte les incohérences. Les explications l’aident à comprendre et accepter les lois physiques et sociales. Et c’est encore plus tard, vers l’âge de 11-12 ans qu’il développera éventuellement l’empathie.

Plus l’adulte prend en compte les capacités de l’enfant, plus son autorité devient efficace et bientraitante. Il aide l’enfant à consolider les ressources que chaque étape lui apporte et il peut accompagner plus sereinement les passages d’un stade à l’autre, moments de « crise » où l’enfant aimerait tout à la fois grandir et rester petit…

Véronique Guérin

Une version légèrement raccourcie de cet article a été publiée dans non-violence actualité..

lundi 29 septembre 2008

Le mal un concept dynamique


Voilà un article qui a été publié dans La Revue de Psychologie de la motivation, Janvier 2005. Il y est question de la Spirale Dynamique. Nos réflexions ont pas mal évoluées depuis, mais il nous paraissait tout de même important de republier cet article dans son état initial.

Parler du mal est une gageure car le sujet est large, a été souvent abordé et génère souvent des prises de position passionnées. Certains voient le mal partout, d’autres semblent hypnotisés par les situations illustrant le mal par leur cruauté extrême et réduisent la problématique dumal à son expression la plus insupportable. Enfin, la réflexion philosophique et théologique qui s’interroge sur le paradoxe entre l’existence du mal et la toute bonté du créateur laisse de côté la dimension psychique. Il est pourtant essentiel d’aller à la rencontre du mal, sans l’occulter ni en surestimer son pouvoir, pour en comprendre sa nature et ses mécanismes. On se donne ainsi plus de chances d’éviter d’être happé dans son sillage et de participer consciemment ou inconsciemment à sa propagation. Nous proposons de l’aborder dans sa dimension individuelle et collective, via le modèle de la spirale dynamique. Nous exposerons d’abord les causes possibles du mal, puis la forme que peut prendre ce mal en fonction du niveau de développement de l’individu et de la société, pour enfin présenter quelques pistes de travail susceptibles d’aider à de canaliser le mal et d’en réduire ses effets.

1. Les sources possibles du mal

Nous proposons de définir comme participant au «Mal» toutes les actions qui blessent autrui et de focaliser notre réflexion sur les actions dont l’auteur est un être humain. Dans ce cadre, les trois racines essentielles du mal sont l’ignorance, la peur et la blessure. L’ignorance, ou plus exactement la croyance limitante qui place un voile devant les yeux, est la première des sources du mal : « Je ne sais pas que je blesse ». Cette ignorance est liée au niveau de conscience d’une époque : du temps de l’esclavage, qui s’indignait de ce que l’on faisait vivre aux esclaves ? Si la femme est la propriété de son mari, qui s’indignera des humiliations, des coups, de l’enfermement ou d’un meurtre? Si les vaches ne sont qu’un futur steak dans notre assiett qui s’émeut de la mise à mort d’un troupeau entier pour cause de vache folle ?
La deuxième cause du mal est la peur. Certes, la peur et la méfiance sont essentielles pour survivre dans un monde où les ressources sont rares, les prédateurs ou les rivaux nombreux. L’état de vigilance et le combat sont nécessaires. La peur de l’inconnu, de la différence, du changement sont inscrites dans notre expérience collective humaine comme utile à la protection de l’espèce. Cependant, cette peur est parfois entretenue même si le contexte s’est adouci et permettrait un désarmement.

Enfin, la troisième cause qui participe à la propagation du mal, et sans doute celle qui a été le plus mise en évidence au XXème siècle avec le développement de la psychologie, est la souffrance issue de la blessure : blessures physiques et psychiques, humiliations reçues par les individus et les peuples. Ces blessures peuvent être le résultat d’individus ou de groupes qui eux-mêmes ont agi par ignorance, par peur ou à la suite de blessures.
La peur, l’ignorance et la réaction aux blessures se conjuguent pour participer à l’incarnation et à la diffusion du mal, et se déclinent différemment en fonction du niveau de développement de l’individu et de la société dans laquelle il se trouve. Afin d’éclairer cette évolution, nous nous appuierons sur le modèle de la spirale dynamique.

2. Les sources du mal selon le stade de développement

Nous avons présenté dans un article précédent [Ferber & Guérin, 2004] le modèle de la Spirale Dynamique qui propose une vision globale des stades de développements individuel et collectif. Pour Graves, Beck, Cowan [Beck & Cowan, 1006] d'une part, et Wilber [Wilber 2001] d'autre part, notre vision du monde évolue par stades ou courants. Chaque stade a ses propres références, symboles, représentations, manières de penser et d’agir. En d’autres termes, un niveau est caractéristique de valeurs et de perspectives que l’on retrouve communément dans le développement des civilisations et individus. Ces niveaux s’organisent le long de deux cycles : le premier cycle comprend les niveaux instinctifs (survie), tribal (valeurs familiales et croyances magiques-animistes), égocentrique (affirmation du moi, loi du plus fort et dieux de pouvoirs), normatif (règne de l’ordre autour d’une autorité transcendante caractérisant ce qui est bien ou mal), individualiste (rationalité et individualisme, compétition et maîtrise rationnelle du monde) et empathique (relativisme, subjectivité, partage des affects et déconstructivisme). Le second cycle, dont on voit tout juste les prémisses, comprend essentiellement le niveau intégratif quiconsiste à intégrer les principaux aspects des niveaux du premier cycle en tenant compte de leurs apports et de leurs limites.

Chaque niveau induit, au sein de sa propre perspective, une idée du mal qui lui est propre.

Le mal au niveau instinctif
Au niveau instinctif, pratiquement inconscient et animal, il n’y a pas de conscience du mal, seulement une recherche des éléments fondamentaux (aliments, chaleur, protection) permettant la survie immédiate. Dans les premiers mois de sa vie, l’enfant ne reconnaît pas l’autre comme un être propre, il réagit pratiquement sous une forme de stimulus-réponse. C’est la phase sensori-motrice de Piaget. Sa vitalité s’exprime de façon très frustre, avec les moyens du bord : cris, pleurs, sourire, détente. Son besoin de prendre, de mordre peut être l’expression d’une vitalité exprimée de façon rudimentaire.

Le mal au niveau tribal
Au niveau tribal, le monde est vécu comme un assemblage d’esprits bienveillants ou malfaisants. La magie est alors une tentative pour apprivoiser les forces mystérieuses de la nature, émanation de la Déesse mère toute puissante. La peur fondamentale est celle du néant, du chaos, des démons qui vivent dans l’autre monde, au delà de ce que l’on peut voir. Sur le plan individuel, c’est la peur du noir et des images terrifiantes et puissantes que les arguments rationnels n’arrivent guère à calmer. L’enfant a besoin d’objets de protection (doudou..) et du cocon maternel pour atténuer ses terreurs. Mais cette matrice rassurante risque de devenir enfermante et impulse donc un mouvement vers le niveau égocentrique.

Le mal au niveau égocentrique
Le niveau égocentrique, grâce au développement du moi, apporte une ouverture au risque d’engloutissement matriciel du niveau tribal. Les mythes sont ceux du héros pourfendant le dragon de la Déesse mère. Les dieux paternels (Odin, Zeus, Gilgamesh, Amon-Ra, etc.) prennent le pouvoir et tentent d’asservir l’enfer en établissant des rituels de longue vie après la mort. Mais, en conséquence, ils engendrent une autre vision du mal : la volonté de chaque Moi d’asservir les autres Moi à ses propres désirs. La règle du jeu devient celle du maître et de l’esclave « je te domine ou je suis dominé par toi ». Le bon c’est le héros, le mal c’est le méchant, celui dont l’inflation du moi n’a pas de limites, celui qui s’affirme sans se préoccuper de l’autre, celui qui a fait alliance avec les forces du mal, avec les démons de l’enfer du niveau précédent. Sur le plan individuel, l’enfant augmente ses pouvoirs, il prend conscience de son influence sur le monde et aimerait tellement être (rester ?) le maître du monde Il veut être le plus fort, imposer sa loi ; il expérimente sa capacité à s’affirmer, à dire ‘non’, à influencer le monde. Il supporte mal la frustration et déteste que le monde (et les autres !) lui résiste ! Cette phase égocentrique présente deux risques : que l’on laisse devenir le maître du monde en cédant à tous ses désirs, ou qu’on casse sa vitalité en le blessant physiquement et psychiquement. Dans les deux cas, on nourrit l’ombre en lui !

Le mal au niveau normatif
Le niveau normatif, se présente comme une réponse à ce débordement égocentrique : apparaît un Ordre inspiré par un Dieu tout puissant, une Loi absolue qui établit une séparation fondamentale et claire entre le Bien, le Bon et le Beau d’une part, le Mal, le Mauvais et le Laid d’autre part. Celui qui transgresse cet ordre est considéré comme coupable, pervers, hérétique. L’impulsivité, si chère au niveau égocentrique, est contenue par la Loi et la culpabilité. Sur le plan individuel, l’enfant doit se confronter progressivement à la loi, aux règles nécessaires pour vivre ensemble. Le mal, à ce niveau, est incarné par les penchants naturels de l’être humain, la puissance de l’Ego du niveau précédent, mais aussi par tout ce qui n’entre pas dans la règle, tout ce qui ne suit pas l’ordre voulu par Dieu. Le mal est alors représenté par une figure unique, Satan, presque aussi puissante que Dieu, qui combat perpétuellement les forces du Bien. Faire appel à des concepts comme l’axe du Mal, c’est se situer précisément à ce niveau de développement. L’introduction de la raison à ce niveau, induit le problème de la théodicée : comment Dieu qui est le bien et qui a tout créé peut il créer un monde dans lequel le mal existe ? Toute la théologie, depuis Saint Augustin a été d’essayer de résoudre ce problème, sans vraiment y parvenir totalement.

Le mal au niveau individualiste
Une manière de résoudre ce paradoxe est justement de passer au niveau rationnel individualiste, où toute transcendance est exclue. Ici, seul règne le monde immanent, rationnel et désenchanté du scientifique où l’individu est roi. Dans ce monde rationnel, il n’y a plus de Bien et de Mal transcendant, mais des utilités. C’est le lieu où les intérêts des uns affrontent les intérêts des autres. Le mal que l’on combat par les lumières de la Raison est représenté par l’obscurantisme religieux et aussi par tout ce qui peut prendre l’apparence d’une hiérarchie de statuts issus d’un ordre transcendant. A ce niveau, réapparaissent la compétition et la rivalité. Bien qu’il ne porte plus le visage du méchant, l’Autre est celui avec lequel il faut entrer en concurrence encore et toujours. La peur de perdre et d’être méprisé conduit à la spirale de l’affrontement qui laisse peu de répit. Le Moi qui gagne, peut certes en ressentir une grande jouissance, mais il n’est pas à l’abri de la chute, de la dépression, de la « fatigue d’être soi » [Ehrenberg 2000] et de l’absence de sens de la vie.

Le mal au niveau empathique
Pour sortir de ce combat épuisant, le niveau empathique réintroduit le ressenti, la subjectivité et la relation avec l’autre. La raison et la compétition sont mises au ban, mais aussi les valeurs des niveaux égocentriques et conformistes : l’affirmation, la puissance, l’agressivité sont insupportables, la hiérarchie, l’autorité, les règles, la frustration sont ramenées à des aliénations ou abus de pouvoir. Chacun doit pouvoir être entendu et respecté. Les opinions sont placées au même niveau « à chacun sa vérité ». Certaines valeurs du niveau tribal réapparaissent, au risque d’une régression vers le côté magique et animiste comme le témoignent certains aspects de la mouvance « new age ». Le problème du niveau empathique c’est de tout mettre sur le même pied d’égalité, de rejeter toutes les hiérarchies, au risque de laisser la porte ouverte à toutes les croyances, et notamment de valoriser les valeurs magiques et animistes comme le témoignent certains aspects de la mouvance « new age ». De ce fait, le niveau empathique, par son opposition aux niveaux normatifs et individualistes, ne sait pas très bien réagir devant la brutalité du niveau égocentrique, ne sachant apporter que des messages de paix et de non-violence pour faire face à la violence et aux conflits.

La solution ici va encore passer par le passage au stade suivant, le niveau intégrateur, qui consiste à intégrer les valeurs des niveaux précédents. Il n’est plus alors question d’affirmer que ses propres valeurs sont les bonnes, tandis que celles des autres ne valent rien ou ne sont porteuses que de violence et de mal ; il s’agit maintenant de reconnaître les qualités de tous les niveaux du premier cycle. L’enjeu consiste à sortir de l’opposition entre affirmation et écoute de l’autre, puissance et accueil, rigueur et souplesse, émotion et réflexion, connaissance intérieure et relation à l’environnement, objectivité et subjectivité, rationalité et spiritualité, pour travailler à leur intégration. Par exemple, les lois du niveau normatifs sont intégrées à l’affirmation du niveau égocentrique et à l’affectivité partagée du niveau empathique. Elles ne sont plus d’origines divines, mais produites collectivement, par des procédures rationnelles qui prennent en compte le ressenti des uns et des autres, pour permettre à chacun de se sentir en sécurité, de s’affirmer en s’ouvrant aux autres et au monde.

3. La dynamique du mal

Comme nous venons de le voir, chaque niveau introduit et développe sa représentation du mal selon deux axes. En premier lieu chaque niveau considère comme sources de Mal, car causes de blessures, les valeurs du niveau précédent. Par exemple, le débordement égocentrique est considéré comme mauvais par le niveau conformiste et doit être réprimé. Mais chaque niveau induit aussi, comme conséquence de ses propres croyances nécessairement limitantes, une certaine idée du mal qui lui est propre (les démons du niveau tribal, le « méchant » égocentrique, le Satan conformiste ou le rival rationnel), et qu’il tente de combattre à ce niveau, mais sans y parvenir totalement. En effet ce Mal est consubstantiel aux valeurs conscientes de ce niveau et entraîne inévitablement des blessures. qui ne pourront être totalement résolues qu’au niveau suivant, lequel produira aussi un mal, etc. Le tableau 1 résume cette vision dynamique du mal le long des différents niveaux de développement.

De ce fait, l’ignorance, sous forme de croyances limitantes, de peurs du changement, de l’inconnu et de la perte, participent, à la génération consciente ou inconsciente de la souffrance envers soi-même ou envers les autres. Ces blessures portent en elles deux premières réactions possibles:
  • une régression à un niveau de conscience inférieur : par exemple, si le cadre posé par le niveau conformiste ne me protège pas suffisamment ou n’est pas capable de me sanctionner avec justice, alors autant revenir au niveau égocentrique, en me faisant justice moi-même.
  • Un renforcement des valeurs du niveau (qui rejoint le concept de « toujours plus » élaboré par l’école de Palo Alto) : si la personne refuse d’intégrer la règle, alors l’intensité de la sanction est augmentée. Au niveau tribal, les démons doivent toujours être combattus par les procédures magiques adéquates, et si elles ne fonctionnent pas, c’est que l’on n’a pas appliqué le rituel parfaitement.
Ces réactions continuent de participer à l’augmentation de la blessure car elles restent dans le connu, dans le cadre habituel qui ne fonctionne plus et ne remettent pas en question les croyances ou peurs qui ont participé au mal.

La troisième réaction consiste à porter un regard nouveau sur cette blessure, à la soigner, et à lui donner un sens de manière à faire évoluer croyances et peurs. Dans ce cas, la souffrance devient alors le déclencheur de la transformation et du renouveau. Lorsque les réactions habituelles (renforcement des valeurs du niveau et/ou régression au niveau précédent) s’avèrent inadéquates pour soigner la blessure et apporter des solutions, l’être humain, le groupe, ou l’institution sont obligés de changer! De façon plus précise, on constate également une alternance entre les niveaux centrés sur l’individu et ceux centrés sur le collectif. En effet, les niveaux centrés sur l’individu favorisent l’affirmation au risque de la violence envers les autres, les niveaux centrés sur le collectif cherchent à protéger l’individu au risque de l’enfermer, la « violence de l’araignée« [Clerc 2004] qui étouffe la proie dans sa toile par opposition à celle du tigre des niveaux centrés sur l’individu.

4. Comment sortir de la dynamique du mal

Comment favoriser un développement individuel et collectif susceptible d’éviter de participer à l’incarnation et à la diffusion consciente ou inconsciente du Mal ? Comment sortir de cette dynamique du Mal du premier cycle, en agissant au niveau intégrateur ?

Une blessure, même légère, provoquée par des insultes, des mots sexistes ou racistes, des humiliations, ou des exclusion peut, si elle n’est pas reconnue et soignée, s’aggraver et réactiver des peurs et des difficultés d’apprentissage. Elle porte en son sein le développement de la colère, de la rancœur, du ressentiment, de la haine. Elle légitime la vengeance. Elle est au cœur des querelles de famille, de sexe, de peuples, de religions. Cette blessure encore douloureuse rend difficile la réouverture à l’autre et au changement. Elle rigidifie le psychisme, la représentation du monde et par conséquent engendre de la brutalité et du rejet qui conforte chacun dans sa méfiance.

Comment soigner ses blessures? Essentiellement déjà grâce à ces lieux ou l’on parle (entretiens individuels, groupes de paroles ou d’échanges de pratiques, médiations…) et où l’on est écouté avec empathie et dans une acceptation inconditionnelle. Cette écoute, non jugeante et qui s’abstient de juger, de donner des solutions ou de minimiser aide à mettre en lumière cette souffrance, à déculpabiliser et à s’en dissocier. Les établissements qui mettent en place ces lieux de parole pour les professionnels (travailleurs sociaux, enseignants, éducateurs…) voient d’ailleurs la dynamique des équipes se transformer, la qualité du travail augmenter et le nombre d’arrêts maladie baisser. Plutôt que d’attendre, pour intervenir, que la blessure soit profonde et que les tensions et la haine se soient installées, il est beaucoup plus efficace d’intervenir en prévention. Il est essentiel que cette dimension psychique et relationnelle ne reste pas enfermée dans le domaine de la maladie et du soin mais prenne progressivement sa place dans le domaine du développement et de la formation de tout être humain [Guérin 2001].

C’est pourquoi, la formation dès le plus jeune âge aux mécanismes psychiques et relationnels en jeu dans le développement de l’individu, est essentielle. De même que l’on apprend aux enfants à lire et à écrire, on peut leur apprendre à communiquer et à développer leurs compétences relationnelles : savoir prendre soin de soi, se protéger, s’affirmer sans agresser, porter attention aux autres, coopérer… Au Québec, ces compétences sont enseignées depuis de nombreuses années dans les écoles primaires [Bessel 1985]. En France, des expériences sont menées ici et ailleurs pour enseigner aux élèves comment gérer les conflits en mettant hors jeu la violence, devenir médiateur, coopérer, etc. Pour être efficaces, ces formations ne s’adressent pas uniquement à l’intellect et à raison. Elles interpellent également le corps et les émotions. Cette réintégration du corps, des émotions, de la raison et de l’intuition, s’avère essentielle pour que nos actes puissent incarner nos valeurs, sortir de l’engrenage du mal et participer à plus d’humanité. C’est par l’attention portée à cette dimension psychique que l’on peut progressivement se libérer d’une humiliation personnelle, familiale ou ethnique, transformer un désir de vengeance en pardon, et passer du combat contre l’ennemi à une présence et un engagement patient de progression.

Jacques Ferber, Véronique Guérin

Revue de psychologie de la motivation, 2005.


















































Niveaux Besoin qui a motivé le
passage
Croyances limitantes Blessures générées
Instinctif Physiologiques Totale (inconscience) Traumatisme physique
Tribal/

magique
Protection : Se protéger du néant,
du chaos
Le monde est la proie de forces animées
par des esprits
Enfermement fusionnel dans la tribu, pas d’individu

Egocentrique/

impulsif


Affirmation : sortir de la matrice fusionnelle Dominer pour survivre Stress du chef pour garder sa place, humiliation
du vaincu
Normatif/

hiérarchique
Protection : Se protéger du
barbare sauvage. Appartenance.
Il existe un ordre transcendant qui dit ce qui
est le Bien et le Mal
Enfermement dans un rôle prédéfini.
Immobilisme, abus de pouvoir,névroses, culpabilité/normes
Individualiste/

rationnel
Affirmation : libre-pensée par le savoir
et la raison l’objectivité, le droit, la justice Méfiance
envers le pouvoir, les systèmes hiérarchiques, les contraintes
Le monde est une horloge dont on peut comprendre
les mécanismes, la réussite individuelle est essentielle
stress de la compétition, fatigue d’être
soi. Culpabilité face à l’échec, dépendance à la
réussite
Empathique/

pluraliste
Protection : Protéger les plus faibles,
limiter le pouvoir des plus forts, Diminuer la compétition et favoriser
la coopération
Il faut construire des règles de façon
consensuelle pour protéger les faibles pas d’objectivité mais
une “intersubjectivité”
Peur de s’affirmer par peur de blesser Manipulation
pour s’affirmer de façon détournée Difficulté à agir
car recherche permanente du consensus
Intégrateur/

systémique

Affirmation: hiérarchies
de compétences, apposition, intégration, fluidité


Affirmation et protection sont complémentaires Encore mal identifiées..

Table 1. Les besoins, ignorances et blessures en fonction des stades de développement

Bibliographie
Beck D., Cowan C., Spiral Dynamics, mastering values, leadership and change. Blackwell Publishing, 1996.
Bessel H., Le développement socio-affectif de l’enfant, Eds Actualisation, 1985.
Clerc O., Le tigre et l'araignée. Les deux visages de la violence. Eds. Jouvence 2004.
Ehrenberg A. La fatigue d’être soi. Dépression et société. Eds. Odile Jacob. 2000.
Ferber J., Guérin V. De la réussite individuelleau chemin d’individuation, Revue de la psychologie de la motivation, n°37, 2004.
Guérin V., A quoi sert l’autorité ? Eds Chronique sociale, 2001
Wilber K., A Theory of Everything : An Integral Vision for Business, Politics, Science and Spirituality. Shambhala Publications, 2001.
http://www.spiraldynamics.co Site contenant beaucoup d’informations et de liens concernant la Spirale Dynamique.

samedi 20 septembre 2008

Michel Henry et la phénoménologie de la vie


Je viens de lire quelques articles de Michel Henry, un philosophe français du 20 ème siècle, phénoménologue et héritier de la grande tradition de la phénoménologie française, de Merleau-Ponty à Ricoeur en passant par Lévinas. Il est mort en 2002, et un site lui est consacré: www.michelhenry.com/
J’ai été attiré par cet homme immédiatement, et notamment par ce qu’il dégage, par son regard dans ses photos. En plus il fait de la phénoménolo
gie et j’ai toujours eu l’impression que la phénoménologie constitue le chaînon manquant entre la raison et la spiritualité. Et Michel Henry est pour moi ce chaînon manquant. Donc je suis ravi...

Sa philosophie se présente comme une phénoménologie radicale (ce sont ses termes), c’est à dire une philosophie qui va au delà de la problématique de l’intentionnalité et de la conscience. En gros, la phénoménologie, depuis Husserl, s’est penché sur le processus par lequel le monde des phénomènes nous apparaît. Ordinairement, nous avons conscience des choses qui nous entourent, en faisant comme si le monde était donné, comme si nous n’avions plus qu’à le cueillir tout prêt. Mais en fait, le monde n’est pas donné, il apparaît à notre conscience. Ce que fait la phénoménologie c’est entrer dans cette manière qu’à le monde de se donner à nous, en prenant de la distance par rapport à cette donation, en explicitant ce qui nous paraît comme aller de soi. De ce fait, et on peut la phénoménologie peut être définie comme une conscience de la conscience des choses. Comme le dit Michel Henry :
“les onta (les choses) ne sont jamais là dans une sorte d’immédiation et en quelque sorte par eux-mêmes, comme les substrats de leur qualités: ils ne sont tels précisément que grâce à l’ensemble des opérations subjectives qui les font voir et les portent ainsi dans leur conditions de phénomènes – Husserl dit: qui les constituent.”

La phénoménologie est très proche, d’après moi, des philosophies et religions orientales. D’après celles-ci, le monde est maya, illusion, c’est à dire qu’il n’est pas comme il nous apparaît et qu’il faut aller plus loin. Il faut faire un travail de décentration important, et notamment d’aller au delà de la réflexion mentale pour vider son esprit de toutes les représentations, de tous les jugements qui font écran entre le monde et nous. Ce qui est intéressant c’est qu’il y a plusieurs écoles orientales: certaines considèrent qu’il n’est pas possible de connaître le monde tel qu’il est vraiment, car il y a toujours un voile entre le monde et nous, et d’autres prétendent au contraire qu’on peut accéder à l’être en soi. Dans les deux cas, cela provient d'une mise entre parenthèses du jugement, des processus de catégorisation qui empêchent d’atteindre le coeur du monde. Comme l’a montré Kant, dans sa critique du jugement, il n’est pas possible d’atteindre l’être en soi par l’entendement, car tout jugement, toute catégorisation dirions nous aujourd’hui, nécessite des mécanismes conceptuels fondamentaux (on dirait ‘primitifs’ en informatique car ils sont à la base de notre cognition) qui sont à la fois les mécanismes essentiels par lesquels la connaissance est possible, et, en même temps, constituent les limites de notre entendement.
Husserl a été plus loin en montrant que dès la perception, ce mécanismes de projection est en jeu. Les travaux de psychologie cognitive et les neurosciences ont été dans le même sens que Kant et Husserl en montrant tout le caractère construit de nos perceptions et de notre entendement.
Husserl s’est intéressé essentiellement à la conscience, en mettant en évidence l’ego transcendantal, ce que les hindous appellent “l’atman”, et ce que les courant spirituels nomment, le Soi, le pur Témoin, lequel n’est pas notre ego empirique, le “je“ fondamental qui ne peut pas être objet de quelque chose et qui est la partie spirituelle et divine de chaque être (“Ehyeh Asher Ehyeh” Je suis celui qui suis dit YHWH à Moïse dans la scène du buisson ardent).
Michel Henry va plus loin en montrant que la conscience et l’intentionnalité ne sont pas les manières primitives d’entrer en relation avec le monde, car nous sommes engagés en permanence dans ce processus qui nous dépasse tout en étant si proche et si évident et qu’il appelle la vie. Ce n’est plus de conscience qu’il s’agit mais de sensibilité corporelle, et pour utiliser le terme de Frans Veldman, l’inventeur de l’haptonomie, d’affectivité. Je trouve amusant qu’un philosophe phénoménologue retombe sur les intuitions du tantra (qu’on retrouve un peu aussi chez Merleau-Ponty): en allant jusqu’au bout de leur raisonnement, les phénoménologue débouchent sur un au-delà du mental, un au-delà de la raison, et tombent sur la source de toute chose, qui est à la fois extrêmement proche puisque je fais partie de cette vie, partie de tout cela, que je le veuille ou non, et en même temps se situe au delà de toute catégorisation rationnelle. Bon, le tantra présente l’avantage de déboucher aussi sur des pratiques qui permettent de vivre cette relation au monde en se dégageant justement de ces projections et de ses jugements qui nous voilent la vie, en mettant l'accent sur la double polarité de l'être, à la fois Shiva, pure conscience, et Shakti, ce qui épouse la matière.

Néanmoins, Michel Henry souffre, comme beaucoup de phénoménologues (Husserl, Heidegger, Levinas) d’un rejet de la science et de la démarche scientifique. Que la science soit limitée du point de vue de l’accès à l’Etre, puisque elle suppose que le monde est directement donné, c’est une chose. De rejeter sa capacité à approcher le fonctionnement de l’ensemble des choses, et notamment de notre propre fonctionnement, c’est jeter le bébé avec l’eau du bain d’après moi. La science propose une manière extrêmement puissante d’aborder le réel, et je ne connais aucune phénoménologie qui puisse nous expliquer comment le monde fonctionne, quelles sont les lois ou modèles qui permettent d’expliquer sa dynamique? Si nous avions fait uniquement de la phénoménologie nous vivrions encore dans des cavernes en nous éclairant difficilement de la lumière du feu (bon, ok, j’exagère...). Mais à côté de cela nous aurions certainement développé de grandes capacités de méditations. C’est un ce qui s’est passé en orient avec le yoga, le tantra et le bouddhisme qui ont permis d’accroître notre connaissance sur notre propre fonctionnement.
De plus, et je pense que c’est un argument important: la science fait partie de la vie tout en se retournant contre elle. Je reviendrai sur ce thème qui est essentiel dans une compréhension développementale de la vie.

mercredi 28 mai 2008

Société et thérapie : de la névrose à la conscience…


Chaque société transmet des valeurs, des croyances et des comportements et l’environnement familial et culturel structure le développement psychisme de l’individu : il peut générer des blocages mais également soigner des dysfonctionnements.

Pour mieux comprendre les enjeux actuels concernant la santé psychique, regardons de plus près le regard que la société lui porte au cours du XXème siècle. Jusqu’au début du XXème siècle, la société occidentale est normative (niveau Bleu de la Spirale) : elle assigne à chacun une place en fonction de son sexe et sa naissance et différencie clairement le Bien du Mal. L’individu doit se plier à la morale collective et se mouler dans la place qui lui est réservée. Cet environnement sociétal apporte une stabilité sécurisante et favorise un sentiment d’appartenance et de protection. En revanche, en punissant tout comportement qui met en cause « l’ordre social », il génère du refoulement : les sensations, émotions et pensées de l’individu qui ne rentrent pas dans le « moule » sont réprimées. Le déséquilibre psychique qui en découle est la névrose, à savoir un conflit psychique refoulé. L’individu est coupé en deux : il laisse voir ce qui est acceptable et cache ce qui est honteux. L’énergie psychique est inhibée et s’exprime sous forme pathologique : obsessions, phobies, transgressions… La prise en charge psychologique qui jusqu’alors était du ressort des religieux (exorcisme, confession…) passe dans les mains de la psychanalyse qui accompagne la prise de conscience des refoulements pour sortir des blocages.

Puis, au cours du 20ème siècle, la société normative fait place progressivement à une société de plus en plus rationnelle (niveau Orange de la Spirale) qui ne souhaite plus uniquement des citoyens obéissants se conformant aux valeurs et croyances collectives, mais des personnes instruites, qui développent une réflexion individuelle leur permettant de penser et même de voter ! La société se veut plus juste et égalitaire. Chacun est invité à évoluer (le fameux ascenseur social), à questionner et à réfuter les savoirs et hypothèses à coups d’argumentations pour démêler le vrai du faux, et à faire évoluer les savoirs et l’organisation de la société. On se réfère non plus à une Vérité révélée mais à une vérité objective qui s’accorde avec les faits observés. Du coup, l’énergie psychique est mobilisée pour réussir, la curiosité de l’être humain peut s’exercer sans être brimée, on peut apprendre, comprendre, agir. C’est une première libération : lorsque les faits observés sont en conflit avec sa conception du monde, on cherche à comprendre. Mais l’avènement d’une société rationnelle et individualiste a apporté aussi quelques maux : d’une part, l’obsession de l’autonomie a mis à mal le sentiment d’appartenance, réduit les liens interpersonnels et sociaux et donc généré de la solitude ; d’autre part, la focalisation sur la compétition et la réussite individuelle, a engendré du stress et de la dépression. En effet, dans une société ou la compétition est ouverte à tous, où aucune porte n’est fermée a priori, on se doit de réussir pour être reconnu et l’on se sent responsable de ses échecs scolaires, professionnels ou même affectifs. L’individu se retrouve alors embarqué dans une course en solitaire, dans un besoin de reconnaissance jamais satisfait et une perte du sens de sa vie. Dans une société rationnelle, ces « crises » sont interprétées comme un dysfonctionnement de l’appareil psychique qu’il s’agit de réparer, une pathologie dont le diagnostic et le soin sont du ressort de la psychiatrie.

Le troisième courant, pluraliste-empathique (niveau Vert dans la Spirale), qui a vu le jour à la fin des années soixante, ne réduit plus l’individu à un « objet d’étude » qu’il faut analyser mais appréhende la personne dans sa globalité, sa subjectivité et son développement. La santé psychique consiste à devenir plus conscient de son état intérieur. Il ne s’agit plus de trouver la vérité objective mais d’être vrai, de mettre en accord et en cohérence son intériorité et ses actes sans se juger. Les sensations, émotions et pensées sont mises en lumière de manière à résoudre les dissonances et conflits psychiques. En acceptant sa propre subjectivité, on développe, du coup, l’empathie qui consiste à imaginer le point de vue d’autrui et à ressentir son intériorité. Cette vision de la santé psychique est issue de la psychologie humaniste, et non plus de la pathologie, invite à prendre soin de soi et des autres, sans attendre d’être malade ! Cependant, la nouvelle génération est moins névrosée mais plus intolérante à la frustration et dépendante de ses pulsions. La peur de blesser l’intériorité de l’enfant, le désir qu’il choisisse sa vie en conscience dès le plus jeune âge, la confusion entre frustration et souffrance génèrent nombre de « nourrissons géants », comme les appelle B. Cyrulnik, angoissés, hyperactifs, à la recherche de « doudous » sécurisants (conduites addictives) ou de sensations fortes (conduites à risques). Chaque culture a donc ses maux…

Ces trois visions du monde (normative, rationnelle et empathique) éclairent les conflits actuels sur la santé psychique, en particulier, en France, où une culture hyper rationnelle a induit une forte méfiance vis-à-vis des pratiques thérapeutiques intégrant le toucher, les émotions ou la spiritualité. Seule la psychanalyse est tolérée, du fait sans doute de son antériorité et de la prédominance donnée au verbe. Pourtant, ces trois visions, loin de s’opposer, viennent chacune apporter un élément essentiel à la santé psychique : la culture normative donne des repères collectifs clairs sur les comportements autorisés ou non, la culture rationnelle permet de soigner les pathologies psychiques et, enfin, la culture empathique favorise la connaissance de soi et l’empathie envers autrui, compétences essentielles au développement psychique sain L’enjeu actuel consiste à sortir de ces oppositions réductrices et épuisantes pour articuler avec souplesse leurs apports respectifs. Il en va de la santé psychique de chacun et de la société dans son ensemble !

Une première version de cet article a été publiée en 2007 dans Non Violence Actualité.