lundi 12 octobre 2009

Richard Moss et le deuxième miracle

Je suis en train de lire le 2ème miracle de R. Moss. Prodigieux.. Un livre que je n’avais pas bien compris quand je l’avais parcouru il y a deux ou trois ans et qui devient maintenant lumineux. Il s’adresse essentiellement à ceux qui sont en train de s’éveiller, à ceux qui ont déjà aperçu la lumière de l’autre côté, ceux qui ont goûté à “cela”, cette unité avec toute chose et tout être et qui sont en cours d’approfondissement de leur démarche. Il peut aussi aider à dépassionner le débat de l’éveil spirituel, sa difficulté, voire son incapacité à l’appréhender quand on est du côté du moi, ou pour reprendre les termes de R. Moss, quand on regarde depuis la perspective du Premier Miracle.

Un livre très bien écrit, très simple. On sent l’auteur juste à côté de nous, très proche. En même temps distinct et relié.. A la lecture, on peut mieux comprendre pourquoi il y a tant d'éveils qui se passent en ce moment... Permet aussi de comprendre qu'il ne s’agit en aucun cas de "tuer" l'ego (cela le renforce), mais de l'intégrer à quelque chose de plus grand, ce quelque chose que l'on ne peut pas atteindre, mais qui s'ouvre à nous lors d'une conversion du regard, d’un changement de perspective. Certains ont eu des éveils fracassants, d’autre des éveils plus progressifs, ce qui fait dire à ces derniers qu’il s’est agit d’un “non événements”. En général, j’ai constaté que les éveils brusques se situent au début du voyage spirituel et que les éveils progressifs sont le résultat d’une pratique qui permet au divin, le jour où IL le veut, de venir nous réveiller de notre sommeil profond, de notre nombrilisme.

Une phrase me paraît en particulier intéressante, car elle renvoie à l’idée du projet Atman de Wilber dont j’ai déjà parlé dans ce blog. R. Moss écrit à propos de la célèbre phrase de Jésus "Tu aimeras ton prochain comme toi-même" :
“Le paradoxe fondamental de tout enseignement mystique: ce qui est une simple affirmation pour l'être dans l'infini [celui qui a goûté au 2ème miracle] peut devenir un dogme qui nie la vie dans l'infini plus petit [du dévôt qui vit à partir du moi] (les encadrés sont de moi).”
Cette phrase peut sembler incompréhensible sortie de son contexte mais cela semble dire que les religions récupèrent au niveau du moi ce qui a été vécu par les mystiques au niveau du Soi, et ce faisant elles en font un dogme qui en constitue un profond contre-sens. Alors que le mystique perçoit la Vie et le Divin dans son bouillonnement à la fois infini, atemporel et en mouvement, le dévôt va essayer de les réduire à des choses (la réification de Dieu, ou le divin réduit à une chose. Note: à cet effet, écouter J.-Y. Leloup sur son CD, avec M. de Smedt, Qui est “Je suis”?), à les contraindre dans ses capacités cognitives.. Les églises sont ainsi pleines de pharisiens.. ☺

Et toute l’évolution de l’humanité, du point de vue spirituel, peut être vue comme une méprise totale entre les mystiques et les dévôts, les adeptes qui tentent de comprendre les visions des mystiques, c’est à dire en fait leur vécu, leur perception des choses telles qu’elles sont, en concepts du moi.
Cette évolution spirituelle passe par une évolution cognitive et une ouverture de plus en plus vaste à ce que nous sommes par un élargissement de conscience. Cette évolution peut être vue en parcourant les niveaux de la Spirale Dynamique:
  1. Violet: La première des visions spirituelles, c’est la magie. La Magie c’est la réinterprétation de ce qui se passe dans le monde en termes animistes, comme si nous projetions sur toutes choses notre mode de fonctionnement. L’intuition profonde, c’est que tout est vivant et organique. L’erreur c’est de croire que le monde fonctionne sur des bases humaines: le Soleil “veut” se lever le matin et il est marié à la Lune. Il est aussi fondé sur l’idée que “si je conçois X alors X existe ou X est vrai”. Si dans un rêve j’ai vu des êtres venant d’une autre planète, c’est que, réellement, il y a des êtres venant d’une autre planète qui sont venus me visiter.
  2. Rouge: La seconde des visions spirituelles, ce sont les Dieux de pouvoir, qui sont en fait des archétypes psychiques que nous projetons sur le monde: Il y a le dieu du commerce, de l’amour, des moissons, etc.. et ces dieux sont des intercesseurs vis à vis du monde phénoménal. L’intuition profonde, c’est l’existence de ces forces qui sont à l’oeuvre en nous et qui fondent notre rapport au monde. L’erreur c’est de croire qu’ils ont une existence objective et que, par nos dévotions et nos sacrifices, ils nous écoutent et agissent pour notre bien. Bouddha, a rejeté cette vision des choses, en considérant d’ailleurs que les divinités elles aussi étaient liées à la grande roue de la Vie..
  3. Bleu: La troisième est celle des religions dogmatiques. C’est celle qu’explique R. Moss dans son livre: la réinterprétation des visions des mystiques en termes de devoir: “tu dois aimer ton prochain!!” et si tu ne le fais pas, tu seras puni! Pauvre Dieu qui est ainsi transformé de Dieu d’amour en Dieu de punition, comme un vulgaire archétype du courant précédent..
  4. Orange: La quatrième c’est d’abord de projeter les lois sociales dans le monde (les lois physiques) comme s’il y avait un créateur qui avait produit ces lois, puis ensuite c’est de supprimer tout créateur.. En gros, il n’y a plus que les lois physiques qui tiennent comme cela en l’air, une sorte de super-machinerie dont on peut expliquer les rouages mais dont on n’arrive pas à comprendre ce qui fait qu’elle soit là. Comme le disent la métaphysique: “pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien?”. ça c’est un miracle, mais cette question est éliminée au quatrième niveau, car on a peur, à ce niveau là, que l’on revienne au dogmatisme précédent.
  5. Vert: Au cinquième niveau, l’intuition profonde c’est l’harmonie, le fait que toutes choses soient liées les unes aux autres, et en cela, ce niveau réintroduit souvent la magie (c’est ce qu’on appelle la vision “new age”), que toute vie doive être considérée comme importante. Mais en même temps, à ce niveau, on pense encore en termes de “moi”. De ce fait, on est facilement blessé par des paroles ou des actes, on est révolté par des comportements d’exploitation, des harcèlements, des comportements asociaux ou des individus profitent de leur statut de dominant pour imposer leur volonté à d’autres. De ce fait, le monde est encore vu en termes de bien ou de mal, sans prendre en compte la globalité du monde.
Le passage au deuxième cycle de la Spirale constitue le passage au 2ème miracle dont parle R. Moss. Pour C. Graves, celui qui créé les bases de la Spirale Dynamique. Dans le premier niveau, Jaune, cognitivement on s’ouvre au fait que nous sommes avant tout nos croyances sur le monde et qu’il y en a d’autres et que ces croyances peuvent être vues dans une perspective d’évolution.. Si on pense encore à partir de notre ego, on a de plus en plus “d’insights” d’une autre manière de voir les choses. Cela arrive sous la forme d’instants fugaces, de visions très éphèmères où l’on a l’impression d’avoir tout compris en une seconde, mais sans arriver à se souvenir de ce que l’on a vu.. Dans cette phase, on voit de plus en plus tout l’aspect systémique du monde. Et dans les niveaux suivants, la Vision s’approfondit, l’ego se mettant de plus en plus au service de ce second miracle qui intègre le collectif et le vivant dans son ensemble comme faisant partie de lui.

C. Graves écrivait dans un article “ Human Nature Prepares For a Momentous Leap” (j’ai juste remplacé les lettres qu'utilisait Graves pour parler des niveaux par les couleurs de la SD):
“The psychological keynote of a society organised according to Yellow thinking will be freedom from inner compulsiveness and rigidifying anxiety. Yellow man, who exists today in ever increasing numbers, does not fear death, nor God, nor his fellow man. Magic and superstition hold no sway over him. He is not mystically minded, though he lives in the most mysterious of "mystic" universes. The Yellow individual lives in a world of paradoxes. He knows that his personal life is absolutely unimportant, but because it is part of life there is nothing more important in the world.
Yellow man enjoys a good meal or good company when it is there, but does not miss it when it is not. He requires little, compared to his Orange ancestor, and gets more pleasure from simple things than Green man thinks he (Green man) gets. Yellow man knows how to get what is necessary to his existence and does not want to waste time getting what is superfluous. More than Orange man before him, he knows what power is, how to create and use it, but he also knows how limited is its usefulness.
That which alone commands his unswerving loyalty, and in whose cause he is ruthless, is the continuance of life on this earth.”
Et C. Graves écrivait cela dans les années soixante début soixante-dix, en essayant, intuitivement de comprendre le mode de pensée qui allait constituer le prochain niveau pionnier dans le développement humain. C’est à partir de cette humilité et de ce détachement de Jaune, qui ne s’intéresse qu’à la préservation de la Vie, que peut se produire le Deuxième Miracle que j’aurais plutôt tendance à associer directement à Turquoise dans SD (mais bon, c’est juste mon impression. Il faudrait la corroborer avec d’autres chercheurs qui à la fois connaissent la Spirale et ont eu ces insights profonds d’éveil, et il n’y en a pas tant que ça. Dès que j’ai du nouveau, je vous le signale sur ce blog).

Dans les niveaux du premier cycle, du Premier Miracle, comme l’écrit R. Moss
“Pour notre conscience du Premier Miracle, la souffrance est une chose finie avec des causes finies, et nous nous imaginons que le Salut pourra nous venir de la religion, ou de la méditation, de la science, la médecine, la pensée positive... toute panaéce bonne à pallier la misère et l’angoisse de notre moi du Premier Miracle à jamais fragilisé.. Ce n’est pas que toutes ces choses ne puissent, provioirement, alléger la souffrance: c’est qu’elles ne peuvent pas nous sauver. Il existe une dimension lus profonde à la souffrance, et elle est acausale: elle est part et partie de notre incarnation en évolution. Notre ego ne peut guérir cette souffrance à sa source.”
Il me semble que c’est certainement quelque chose comme ça qu’a voulu nous transmettre Bouddha avec les Quatre Nobles Vérités (le monde est souffrance, etc..) et qu’ensuite, il a essayé de trouver les moyens nous permettant de faire le chemin, sans passer par toutes les étapes qu’il avait vécu. Le problème n’est pas la douleur, mais la manière dont nous vivons notre rapport au monde qui transforme les événements de Vie en souffrance. La maladie et la mort, par exemple, sont des événements de Vie. Quoi que l’on fasse, ils font partie de la Vie depuis que le monde est monde. Mais pour le moi, c’est insupportable! Tout mais pas la mort pourrait être le credo du moi.. Il faut la nier, la supprimer de son regard. Et si par hasard, on ouvre son esprit à partir de la perspective du moi, c’est l’horreur du monde que l’on prend en plein dans le visage... Meutres, viols, trahisons, blessures et meurtrissures que l’on inflige aux autres mais que l’on s’inflige aussi à soi-même sous la forme de honte et de culpabilité, quête de plaisirs dérisoires qui amènent d’autres souffrances, recherches d’honneurs éphémères et vains, désirs de contrôles et de domination pour mieux masquer nos peurs, et notamment par dessus-tout, la peur de la maladie et de la mort.. C’est le visage du Samsara, du monde ici-bas tel qu’on peut le contempler depuis la perspective du moi, lorsqu’on ose regarder autour de soi..

Quelques grands philosophes, et notamment Schopenhauer, ont vu cette atrocité du monde.. Il y a quelques années, un ami m’avait dit avoir vu le monde ainsi, comme un “rouleau compresseur” terrible de la Vie. C’est Kali... Cela l’avait refroidi, et il a eu peur, ensuite, de reprendre contact avec cet absolu, qu’il a pris comme étant la Réalité..
(Note: on peut lire “Le principe de Lucifer” à cet effet, pour bien comprendre en quoi la Vie est effectivement terrible de ce point de vue. Pendant un ou deux ans, chaque fois que je m’ouvrais à l’humanité, je voyais le monde depuis ce point de vue, ce qu'exprime très bien Jacques Brel avec ses chansons, “Les Vieux”, “ces gens là”, “ne me quitte pas” ou “Mathilde” notamment, où il a su retraduire ce regard, cette sensibilité à l’humanité. Je remercie ici Sudheer de m’avoir ouvert le coeur avec J. Brel qui avait pourtant bercé toute mon enfance).

Cette première ouverture du coeur, cette vision de l’enfer sur terre, ouvre à la compassion. C’est terrible de vivre la souffrance de l’humanité.. Cela m’est arrivé, le coeur en larme, de maudire Dieu, de lui demander pourquoi il m’avait placé ici dans ce monde pour vivre ce cauchemar sans issue. Comme la vie de Schopenhauer a dû être triste!!

Mais ce n’est pas la fin de l’histoire. Car au milieu de cette horreur, il y a le feu de l’amour qui peut poindre.. Cela peut commencer comme un simple rougeoiement, une lueur minuscule qui se trouve juste au milieu de cette désolation, de ce Samsara.. Cela s’exprime comme une sorte de nostalgie, une chaleur intérieure et puis cela enfle pour emplir l’être et le monde de sa chaleur (Ecouter “la quête” de J. Brel ou “Quand on n’a que l’amour”).. et parfois quand cet amour s’ouvre pour tous nos frères et soeurs humains, ou tout simplement parce que le mental s’arrête et qu’une intuition nous fait sentir que nous sommes partie intégrante de cette vie, que nous avons la chance de pouvoir expérimenter l’existence, alors nous entrons dans un autre espace, différent du premier, où la vision d’horreur s’arrête. C’est la perspective du Deuxième Miracle, où l’on perçoit que tout cela c’est seulement la Vie qui se cherche dans son chemin collectif vers la conscience, seulement la Vie qui nous réunit tous en elle avec amour, car nous sommes juste une partie d’elle. Quand le lion mange la gazelle, c’est la Vie qui se mange elle-même, qui vit dans cet acte.. Et les atrocités de l’histoire, à ce niveau absolu font partie aussi de cette marche d’évolution.. Alors, il n’y a plus que l’amour envers tous et toutes qui sont en fait d’autres moi, puisque à ce niveau “moi” n’existe plus, il n’y a plus que “cela” dont mon corps et mon âme sont une partie.. A ce niveau, pour moi, c’est Elohim qui me vient à l’esprit: le nom de Dieu qui est à la fois pluriel (Elohim est le pluriel de El, l’un des noms de Dieu dans la Torah) et singulier (il est utilisé dans la Torah comme s’il s’agissait d’un singulier). C’est le paradoxe absolu, au-delà de toute compréhension logique, mais plus vrai que la réalité du Premier Miracle.. A ce niveau là, dans cet espace là devrais je dire, l’amour envers l’autre n’est plus un problème, car il n’y a plus que de l’amour puisqu’il n’y a plus de différence.. Simplement deux bourgeons sur le même arbre de la Vie... et l’Amour emplit tout.. Vacuité, union, shunyata, hors temps et amour inconditionnel.. (pour se mettre dans cet état, écouter notamment la musique de Levon Minassian “Songs from a world apart”)

Mais comme le dit R. Moss:
“La causalité s’arrête dès que nous prenons l’infini pour référence: il n’y a plus ni victime, ni bourreau. Que nous le reconnaissions ou pas, chaque instant est une nouvelle naissance et ce qui naît n’est pas seulement le produit du passé, pas seulement l’effet de quelque cause antérieure, mais plutôt une part d’un cosmos en révélation permanente. L’univers et les êtres humains sont une révélation en train de se produire. [...] Certes nous souffrons, mais nous ne sommes pas seulement des victimes. Nous sommes ce qui se transforme dans la souffrance. Rien n’est figé: tout est en devenir, en évoluiton. [...] Le Présent est toujours prêt nous surprendre par un mouvement et une possibilité que nous n’aurions jamais vraiment imaginés et ne pourrons jamais pleinement contrôler. C’est précisément ce qui nous terrifie – et toute la bonne nouvelle. [...] Nous ne sommes pas seulement “cet aspect de la Nature qui prend conscience d’elle-même”. Nous sommes cet aspect de la Nature qui est en train d’apprendre à adorer le mystère de l’existence, en train d’apprendre à S’aimer [avec un ‘S’ majuscule]”.
Bon, tout cela fait un grand billet avec beaucoup de choses mises en vrac.. et certaines parties n’ont pas été faciles à écrire, car elles m’ont replongé dans l’horreur de cette vision du Samsara..

lundi 5 octobre 2009

Spirale Dynamique, football et mouvement gay

Ce que j’aime dans la Spirale Dynamique, c’est sa pertinence pour comprendre le monde. Vous écoutez une information le matin et au lieu de passer dans le jugement de type “oh, la la, c’est incroyable ce qui se passe”, vous riez de voir que le monde suit bien les principes de la Spirale...

En témoigne une information ce matin: une équipe de foot refuse de jouer contre l’équipe “Paris Foot Gay” qui est constituée essentiellement d’homosexuels. A la veille du match, les dirigeants du Paris Foot Gay ont reçu ce courriel :
"Désolé mais par rapport au nom de votre équipe et conformément aux principes de notre équipe, qui est une équipe de musulmans pratiquants, nous ne pouvons jouer contre vous, nos convictions sont de loin plus importantes qu'un simple match de foot, encore une fois excusez-nous de vous avoir prévenu si tard"....

Evidemment, il est impossible pour tous ceux qui sont positionnés en Bleu (courant hiérarchique-dogmatique), comme l’est essentiellement l’Islam*, d’accepter les homosexuels. Pourquoi? parce que l’union sexuelle se doit de se pratiquer dans le cadre d’un mariage destiné à la procréation, ce que ne peuvent pas faire les homosexuels. Toute autre pratique sexuelle est considérée comme déviante et relève de la maladie psychique. Point final... Quand j’étais petit en France, c’était encore le cas, le niveau Bleu avant 1968 étant dominant pour tout ce qui avait trait aux moeurs. C’est encore pire pour le courant précédent, Rouge (courant égocentrique-impulsif), très porté sur la testostérone, et pour lequel être homosexuel ce n’est pas être un homme, ni même une femme d'ailleurs... C’est tout simplement une honte, et jouer avec un homosexuel risquerait que cette honte rejaillissent sur ceux qui ont joué.. Alors pour une équipe de foot (naturellement avec beaucoup de Rouge) constituée de musulmans (Bleu), jouer avec une équipe d’homosexuels, là c’est trop!!

On peut juger ce comportement à partir d’un point de vue, post Bleu, c’est à dire Orange-Vert, perspective à partir de laquelle beaucoup de lois portant sur les exclusions sont réalisées en France (droit de la femme, lois contre le racisme et l’homophobie, etc..). C’est ce que font les médias français qui reprennent cette information et la montent en épingle en disant “c’est incroyable que l’on puisse encore penser ainsi en France!”. C’est aussi le point de vue de l’équipe du Paris Foot Gay et de son entraîneur Brahim, issu des cités (cf. l’article http://www.20minutes.fr/article/351533/Paris-Les-homos-n-ont-pas-droit-de-cite.php), homme merveilleux qui a dû dépenser une énergie considérable pour survivre et sortir de son milieu dans lequel il mourrait sous les quolibets. En termes de Spirale, en passant du Bleu, à l’Orange (qui ne se soucie pas de l'orientation sexuelle, chacun fait ce qui lui plait) puis au Vert, (courant empathique-pluraliste) couleur qui met en valeur les minorités (small is beautiful) et pratiquement la première, en terme de Spirale, dans laquelle les homosexuels se sentent considérés (la Gay pride est une belle manifestation Verte). Mais en fait, l’homophobie dans le monde, hormis l’Europe et le continent nord-américain, est plus la règle que l’exception: il suffit d’aller en Afrique, plus centrée sur des couleurs Violettes (tribu), Rouge (dominance) et Bleu (ordre hiérarchique), pour se rendre compte que la population est majoritairement homophobe. Et c’est tout simplement une conséquence directe de l’évolution humaine, ce qu’a très bien compris la Spirale Dynamique.. Alors quand on entend ce type d’information à la radio, on peut juste pleurer sur la misère humaine (le Samsara) ou se réjouir de cette diversité du monde, et de cette évolution qui nous dépasse.. Moi, je préfère me réjouir..

Source: Radio France et le nouvel Obs en ligne: http://tempsreel.nouvelobs.com/actualites/sports/20091006.OBS3693/foot__des_musulmans_refusent_de_jouer_contre_des_homos.html

Note: l’Islam comme toutes les religions n’est pas exclusif d’une couleur, même si son origine et sa tendance naturelle (l’observation des règles comme élément fondamental, par exemple) la place naturellement, comme toutes les religions du Dieu unique (donc avec le Judaïsme et le Christianisme), essentiellement en Bleu (courant hiérarchique-dogmatique). Mais il s’agit simplement du niveau initial de ces religions, et il peut y avoir un Judaïsme, un Islam et un Christianisme à tous les niveaux de la Spirale (hormis Orange qui est trop athée pour reconnaître une quelconque valeur à la religion). Par exemple, le courant Vert s’associe très bien au religieux, mais sur des valeurs différentes, plus oecuménique (toutes les religions parlent d’amour envers l’autre d’après Vert) dans lequel le féminin est plus présent. Cf. le soufisme “Vert” pour l’Islam (voir par exemple www.par-chemins.com) ou les lectures apporté par notamment par Jean-Yves Leloup dans le christianisme, ou encore ce texte d’Eve Fouquet sur une vision tantrique des évangiles...

samedi 19 septembre 2009

Un monde désanchanté?

Le monde dans lequel on vit est-il de plus en plus désenchanté? va-t-on vers une déshumanisation progressive de notre vie, marquée par l’individualisation massive et la prépondérance des explications techniques et scientifiques d’une part ou un retour à la magie d’autre part. La Spirale Dynamique et l’approche intégrale de Wilber nous apporte un éclairage fondamental en mettant en avant l’aspect évolutif de notre façon de voir les choses. Beaucoup d’auteurs n’ont pas cette approche évolutive, et sont souvent “coincés” dans leur vision du monde en ne comprenant qu’une partie du puzzle.. Il en est ainsi de deux grands penseurs dont j’adore le travail: Marcel Gauchet et Luc Ferry. Leur travail nous permet de mieux comprendre certaines parties de cette évolution et ainsi d’avoir une vue plus globale du monde...

Ainsi Marcel Gauchet nous donne une vibrante vision de la manière dont le courant normatif-hiérarchique (Bleu dans la Spirale) fait place au courant indivualiste-rationnel (Orange). C’est peut être l’un des plus grands observateurs de cette transition entre ces deux stades de développement (même si je ne suis pas sûr qu'il voit son travail de cette manière). De ce fait, je pense qu’il est intéressant de le lire. Il écrit dans Un monde désanchanté? (p138):
Le phénomène ne manque pas d’être paradoxal, puisque cette dernière période peut être caractérisée par la débandade de ce qui survivait des partis religieux de l’hétéronomie et le triomphe du principe métaphysique de l’autonomie humaine. Personne ne doute plus parmi nous, y compris le croyant le plus convaincu, que le lien de société qui nous tient ensemble ne soit l’oeuvre des hommes et d’eux seuls, sans même de raison dans l’histoire pour le porter. Les crypto-religions du salut politique [NB: le communisme par exemple] n’ont pas été moins atteintes, de ce point de vue, que les grandes religions constituées. [..]
Ce quelque chose qui se dérobe à nous, et que nous devions, à mon sens, à l’héritage des religions, c’est ni plus ni moins ce qui qui nous permettait d’appréhender nos sociétés comme des ensembles cohérents et d’envisager d’agir globalement sur elles pour les transformer de manière concertée[..].
En d’autres termes, Marcel Gauchet nous fait part de cette transformation allant du collectif à l’individuel, cette vision collective étant marquée par la religion et la transformation portant finalement essentiellement sur la lente désaffection du religieux. Marcel Gauchet nous propose alors l’une des formulations les plus brillantes du niveau Bleu de la Spirale tel que ce niveau s’est incarné dans le monde occidental:
Nous aurons eu cinq siècles de transition moderne, 1500-2000, dates rondes, cinq siècles durant lesquels la lente rupture avec l’ordre des dieux s’est coulée dans une forme religieuse maintenue du lien social. La définition explicitement extra-religieuse de la cité des hommes s’est étayée sur des fondements implicitement religieux. La construction de plus en plus autonome de son organisation a continué de reposer sur une structuration d’origine hétéronome, certes de moins en moins consistante, mais toujours obstinément subsistante jusque voici peu. [..]
Je ne saurais prétendre exposer en quelques phrases la nature et la teneur de ce mode de structuration religieux. Je me limiterai à souligner sa prégnance, à la base du projet moderne, sous trois aspects fondamentaux: tradition, appartenance, hiérarchie [..]

C’est ce compromis organisateur entre contenu autonome et forme implicitement dérivée de l’hétéronomie qui s’est dissous avec l’épuisement de ce lges de l’âges des religions. Voici ce que nous devions à l’héritage immémorial des religions: d’avoir pouvoir sur notre monde et d’être en mesure d’ambitionner davantage de pouvoir encore. Voilà ce que nous avons perdu.
Emancipation, dépossession
En un sens, nous avons achevé de recouvrer le pouvoir sur nous mêmes. Sauf que cette ultime conquête métaphysique a pris un visage social inattendu. Elle a achevé d’émanciper les individus. Elles les a affranchis de ces encadrements qui perpétuaient l’empreinte de l’ordre religieux au milieu d’une société sécularisée. Elle les a délivrés de ce qui pouvait subsister de contraintes envers des traditions. Elle les a déliés de ce qui pouvait leur faire obligation envers des collectifs de référence, de la famille à la Nation. Elle les a dégagés de la révérence hiérarchique et des liens d’obédience envers l’autorité, même consentie. En un mot, elle leur a donné, ou elle tend à leur donner, les pleins pouvoirs sur eux-mêmes. Mais ce faisant, elle a vidé de substance la perspective d’un pouvoir collectif.
Nous jouissons ‘une liberté inégalée de nous gouverner nous-mêmes chacun dans notre coin et pour notre compte. Mais l’horizon du gouvernement en commun, lui, s’est évanoui. [..] Nous ne pouvons plus guère imaginer l’action historique que comme la résultante d’une myriade d’initiative dispersées, toutes légitimes et toutes fermement décidées à ne rien céder sur leur indépendance. Nous ne pouvons plus imaginer la coexistence humaine, en d’autres termes, que sous les traits d’un marché généralisé, comme le seul mode de réalisation de la compossibilité entre des libertés égales. [..] Cette dépossession qui ne vient pas d’abord de l’extérieur, mais qui sourd du dedans de notre propriété de nous-mêmes, n’est-ce pas pourtant le vrai nom de la déshumanisation du monde?


Dans toute l’oeuvre de Marcel Gauchet, il y a quelque chose d’enraciné, de simple et directement compréhensible. Cela tient peut être à son origine rurale, où le bon sens est roi, par opposition au milieu plus “parisien” où il est de bon ton de donner l’impression que l’on est brillant, et où l’obscur veut se faire passer pour intelligent. Toujours est il que l’oeuvre de Marcel Gauchet est pour moi l’une des explications les plus profondes et les plus claires du passage du courant Bleu à Orange, avec, on le sent dans on style, comme un certain regret de la perte des valeurs collectives.

Ce qui est important à noter c’est que le passage de Bleu à Orange ne s’est pas fait un instant, ni même en quelques dizaines d’années. C’est une lente transformation des idées, des moeurs et des structures sociales, jusqu’à l’aboutissement depuis quelques dizaines d’années à une autonomie totale de la sphère individuelle. C’est d’ailleurs sur cette autonomie individuelle que peut prendre racine le courant empathique-pluraliste (Vert) qui arrive ensuite. C’est, paradoxalement pourrait on dire, à partir de l’individu roi, qu’il est possible de définir un rapport à autrui qui ne soit plus fondé sur une vision collective a priori, sur une simple appartenance à une grande communauté (église, patrie, partie) mais sur le fait que je me reconnais dans l’autre, ce qu’avait magistralement compris Martin Guber et d’Emmanuel Levinas notamment. C’est parce que l’autre est réellement un sujet, que je peux passer à la vision “constructionniste” qui consiste à dire que je n’existe pas sans toi et tu n’existes pas sans moi. Nous nous “co-créons” l’un l’autre dans l’interaction face à face, “visage à visage” plus exactement. Quoique centré sur le versant collectif de la Spirale (sacrifice de soi disent les tenants de la Spirale), le courant Vert prend sa source dans l’individuel qu’il remet en question, comme le courant rationaliste-individualiste (Orange) a pris sa source dans le système religieux collectif Bleu pour le remettre en question.

Dans le livre Le Religieux après la religion, Luc Ferry discute avec Marcel Gauchet de leur différence et de leur points de convergence. Globalement, ils semblent d’accord sur l’essentiel, la baisse du religieux comme hétéronomie et l’avénement de l’individu. Mais il existe une différence entre les deux. Il me semble qu’alors que Marcel Gauchet s’arrête sur ce constat, Luc Ferry voit les conséquences spirituelles de l’avénement de l’individu-roi, de l’Humain-Divin comme il le dit. Même si je trouve sa pensée plus touffue et moins rigoureuse que celle de M. Gauchet, j’ai un peu l’impression qu’il commence à voir poindre le passage Orange-Vert en montrant comment le religieux change en fait de nature, et comment c’est l’humain qui devient divinisé, avec ses aspects sains (la reconnaissance de l’individu comme support du choix et des décisions concernant sa vie, le caractère presque sacré de l’intégrité physique et psychique de l’individu) et pathologiques (compétition à outrance, vision causale à court terme, exploitation de l’environnement et des individus).

Par contre, à la différence de nombreux évolutionnaires (tels que Wilber, Teilhard de Chardin, Bergson, Andrew Cohen, Sri Aurobindo et bien d’autres..), il prétend que le religieux n’est pas une disposition naturelle de l’homme. Evidemment, si religieux est défini soit comme une référence à une certaine forme sociale caractérisée par un clergé, soit comme une hétéronomie du divin (Dieu à la seconde personne), il est clair que le “religieux” est daté et correspond à une époque. Si en revanche on appelle religieux ou spirituel, l’élan par lequel l’être humain cherche à donner un sens à sa vie en considérant qu’il existe quelque chose qui dépasse son existence ordinaire, alors je pense que le religieux est une disposition naturelle de l’être humain, et même constitue l’un de ses aspects les plus fondamentaux : c’est en effet il y a environ 100 000 ans que l’humain aurait construit des sépultures, manifestant ainsi sa prise de conscience de la mort et cherchant à lui donner sens. Il me semble donc important que le spirituel soit totalement intégré à une vision du développement humain. Et pour l’instant l’approche de Wilber, malgré certaines de ses limitations et surtout malgré son travail actuel qui consiste à simplifier à outrance sa vision (cf. ce billet rapide sur son “livre de la vision intégrale”), me semble l’une des plus intéressante pour appréhender cette évolution (lire en particulier sur ce blog le billet portant sur son livre “le projet Atman”).

Mais tout cela mériterait un autre billet...

jeudi 3 septembre 2009

Quelques questions sur la Spirale et l'approche Intégrale

J’ai reçu un commentaire d’un ami qui me posait quelques questions sur la Spirale Dynamique et l’approche intégrale (que je ne veux pas distinguer ici même s’il existe des différences). Voici des éléments de réponse qui peuvent être des supports de réflexion.

Question 1: Le parallèle entre développement de la société et développement individuel est certes intéressant, mais au delà de l'analogie qu'est-ce qui pourrait théoriquement relier ces développements?

D’abord, cette question vient du niveau Orange, puisqu’elle a besoin d’une confirmation théorique, scientifique.
Ce parallèle entre individuel et collectif vient de plusieurs auteurs, notamment Jean Piaget que j'ai beaucoup lu plus jeune et qui a inspiré toute ma carrière. Cette idée vient de la biologie qui montre que le développement de l'embryon suit globalement les étapes évolutives qui ont amené à cette espère (pour simplifier on dit que l’ontogenèse récapitule la phylogenèse). L'être humain passe d'abord par les étapes de poisson, batracien, mammifère, etc.. jusqu'à l'être humain. Piaget a généralisé cette vision au développement cognitif humain. D'autre auteurs (Kohlberg notamment) ont montré que les stades moraux individuels se retrouvaient dans l'évolution collective. Mais il ne faut pas prendre ce lien entre individuel et collectif de manière trop restreinte. Il n’y a pas de réelle “preuve” de la récapitulation par l’individuel du développement collectif, mais plutôt d’un ensemble d’éléments qui tendent à penser que l’on peut utiliser ce paradigme. Mais d’autres auteurs ne sont pas du tout d’accord sur cette vision de voir les choses (sans vouloir non plus enfermer tout dans les cases de la Spirale, il est clair que Bleu et Vert ne soutiennent pas beaucoup la pensée évolutive: Bleu, parce que l’ordre du monde est statique, et Vert parce que cela introduit une hiérarchie. Orange est OK pour l’évolution mais en y plaçant une idée de “meilleur” du point de vue compétitif. C’est par exemple l’évolution darwinienne très orange, fondée sur la sélection reproductive des individus les plus adaptés à leur environnement (fitness))

Mais essayons de comprendre. Dans une vision développementale, les niveaux n+1 sont nécessairement souchés sur les n niveaux précédents. Un peu comme en informatique où l'on retrouve ces systèmes stratifiées dans toutes les architectures logicielles et matérielles et où les couches supérieures sont fondées sur les couches inférieures. Cela ne signifie pas qu'une couche est "meilleure" qu'une autre, simplement qu'elle traite des problèmes qui sont situés à son niveau. Par exemple dans les réseaux informatiques, on peut faire toutes les plus belles applications distribuées du monde, il faut des câbles et des liaisons physiques, des algorithmes de transports et de routage, etc... Toutes les couches sont nécessaires, elles sont posées les unes sur les autres et la couche du dessus a besoin de la couche du dessous pour exister. Le toit a besoin des murs qui a besoin des fondations. Facebook et Meetic ont besoin de toute l'infrastructure d'internet, de toutes les capacités des langages de type PHP et autres pour exister. On peut utiliser cette analogie pour comprendre pourquoi il n'y a pas de niveau meilleur qu'un autre dans la Spirale ou dans la pensée intégrale: chaque niveau répond à des conditions de vie différentes. Les niveaux dits “supérieurs” (qui n’ont rien de supérieur sur le plan des valeurs, on pourrait tout aussi bien les appeler niveaux “tardifs” parce qu’ils apparaissent ensuite) émergent des conditions de vie issues des problèmes posés par les niveaux inférieurs que ces derniers ne savent pas régler à leur niveau.

Lorsque tout le monde se tape dessus (Rouge pour simplifier), soit il y en un qui gagne, et c’est un empire qui suppose un contrôle extrêmement fort sur tout le monde, soit apparaît une autre vision qui s’en remet à un ordre transcendant pour expliquer l’ordre du monde (Bleu). En terme d’auto-régulation sociale (capacité d’une société à se réguler pour survivre et se développer), c’est beaucoup plus efficace. Le niveau Bleu apparaît alors comme une réponse aux conditions de vie, elles mêmes issues du mode de fonctionnement de Rouge et résout certains des problèmes que pose Rouge (en particulier en pacifiant les relations de domination au travers d’un ordre transcendant)... tout en posant d’autres problèmes à la longue (dogmatisme, contraintes sociales très fortes, faible efficacité, etc..) qui ne pourront être résolues que par un passage au niveau suivant.

Sur le plan individuel, l’individu part du niveau 0. Il a toutes les possibilités de tous les niveaux. Mais comme pour le développement collectif, il va falloir que le niveau n émerge du niveau n-1. Comment peut il le faire? parce que l’environnement dans lequel il évolue est porteur de tous les niveaux jusqu’à n. Mais d’après certains auteurs (Piaget et suivants, Kohlberg encore et d’autres souvent cités par Wilber) les capacités cognitives (et morales et relationnelles, etc..) d’un individu ne se développent au niveau n que si les capacités de niveau n-1 sont déjà là.. C’est Wilber qui a mis en correspondance les différentes stratification des auteurs développementaux en montrant qu’ils sont globalement les mêmes. Certains auteurs mettent 6 niveaux, d’autres 8, d’autres 5, mais globalement un individu passe toujours par ces niveaux, dans son développement, dans le même sens, qui correspond à ce que Piaget appelle une décentration du monde. On voit les choses avec une perspective de plus en plus large, de moins en moins centrée sur son nombril.

Question 2: vous avez beau répèter qu'il n'y a pas de jugement de valeurs entre les niveaux de développement, je ne peux m'empêcher, comme d'autres j'en suis sûr, de vouloir devenir un jaune, mais comme je suis un orange, voire orange inférieur un peu attardé sur le bleu et le rouge, je vous en supplie ne me faîtes pas passer par la case vert, ou très rapidement puisqu'apparemment c'est obligatoire. Là aussi c'est une découverte sur moi-même: pourquoi cette aversion pour le stade vert?

Il est un peu logique que, de nos jours, il y ait une tendance vers Jaune, car le monde pose des problèmes (pollution, réchauffement climatique, surpopulation, manque de ressources naturelles, développement économique des pays émergents, guerres au moyen-orient et crispation islam-occident, globalisation des communications et des échanges économiques, etc..) qui réclame un mode de pensée plus global que celui des trente glorieuses par exemple. De nos jours, on demande (plus exactement certains groupes sociaux réclament) à un adulte de savoir se comporter avec les autres, d'être capable de manipuler quelques abstractions, d'être sociable, de ne pas se mettre en colère, d'être un leader en sachant animer une équipe, de savoir se prendre en charge tout seul. Mais cela nécessite qu'il ait compris la notion de loi (Bleu), qu'il ait un minimum de raison et d'individualité (Orange), qu'il sache dire "nous allons les vaincre" lorsque cela est nécessaire (Violet-Rouge), d'avoir de l'empathie pour ses collègues qui pètent un câble (Vert), etc. Toutes ces qualités s'acquièrent au fur et à mesure: créer des liens relationnels et des “tribus/familles” facilement (Violet), avoir une bonne confiance en soi (Rouge), avoir du courage pour affronter les épreuves sans se plaindre (Rouge), savoir donner des ordres et obéir à ses supérieurs hiérarchiques (Bleu), savoir faire preuve de discernement et de leadership (Orange), savoir se mettre à la place des autres en étant doué d’empathie (Vert), en écoutant l'autre sans passer dans le mode contre-argumentatif (Vert), etc.. et savoir jongler avec tout cela de manière à suivre son propre chemin de vie fondé sur une éthique intérieure sans chercher à être le meilleur (Jaune).

Je trouve que les séries américaines sociales, montrent un monde américain très Orange-Vert. (dans la transition Orange vers Vert) Par exemple dans Grey's anatomy (trop génial!), le monde de l'hopital est très Orange (réussite, efficacité), mais il y a aussi quelques éléments de passage vers Vert qui s'exprime aussi dedans (ouverture à l'autre, empathie pour les patients, alors qu'ils ne devraient pas..), avec aussi des modes de pensées issus du Bleu (politesse, respect des traditions et de la famille au sens conventionnel du terme)... Le scénario, lui, est écrit à partir d'un point de vue plus Vert, car il prend une certaine distance, en montrant toute la relativité de chacun des choix de vie (il n'y a pas de “bon” mode de comportement, sauf quand on ne respecte pas l'autre. Dans ce cas on peut mourir ☺). Bon, c'est ma lecture, ce n'est pas la vérité et on peut avoir une autre lecture de cette série (quel niveau parle en moi quand j'exprime cela? )

En ce qui concerne les niveaux, j’ai essayé de montrer qu’il n’y avait pas de jugement de valeur intrinsèque. Mais par contre les niveaux eux-mêmes se jugent entre eux. Et Orange, en bon gagnant, prédispose à vouloir être toujours dans le niveau le plus haut. Seulement, ce qui montre que l’on est en Orange c’est effectivement souvent qu’on a une aversion pour le Vert ☺
(Et Vert a tendance a ne pas aimer tous les niveaux avant lui, mis à part Violet qu’il met sur un piédestal et qu’il confond un peu avec Turquoise) Tous les Oranges voudraient être jaune sans passer par le Vert... ☺. Cela prouve d'abord que Orange n'a pas bien compris Jaune, mais pourquoi Orange a-t-il peur de Vert qui pourtant vient après lui? Parce que:
  1. Il faut sortir de l’idée qu’il y a une vérité, une manière optimale et rationnelle de faire les choses.. Pour Vert, il y a plein de point de vue, et tous les points de vue sont équivalents.. Il faut passer par un point de vue relativiste.. Le soleil n’est pas Jaune ou Rouge, cela dépend du point de vue que l’on a sur lui..
  2. Il faut sortir du point de vue objectif pour entrer dans la subjectivité: aller à l’intérieur de soi, voir les racines de ses jugements, de ses actes, de ses désirs et aversions.. Cela réclame un très grand courage d’aller dans cette zone qu’Orange déteste et voudrait toujours mettre en chiffes et en analyse...
  3. Il faut dépasser l’hégémonie du cerveau gauche analytique, pour s’ouvrir à une vision plus globale, plus analogique et intuitive... Mais là c’est très effrayant pour le scientifique qui tout d’un coup, n’a plus de soutien rationnel et logique..
  4. Vert constitue aussi un retour du corps vécu, alors que Orange fait tout pour considérer le corps comme une machine que l’on possède et que l’on essaye de faire fonctionner de manière optimale (être jeune et beau pour rester dans la compétition de la séduction).
  5. d’une manière générale, Vert est le niveau du « lâcher prise » de l’ici et le maintenant, par opposition au monde de l’action fondée sur des objectifs d’Orange, qui planifie pour atteindre un but. Vert c’est l’opposé du « plan de carrière ».. On n’a qu’une seule vie.. Elle est trop courte pour faire des plans pourrait on dire depuis Vert.

Et tout cela fait peur à Orange.. Donc, en général, on passe à Vert parce qu’on y est poussé. En général parce qu’on en a marre d’être dans un système qui manque de sens, uniquement orienté vers la compétition et l’efficacité, et qui manque d’humanité et de sens (c’est Orange quand il devient extrême et pathologique ce qu’on voit beaucoup en ce moment). Alors on se dit “à quoi bon tout cela”. Cela peut s’exprimer aussi bien lorsqu’on est au sommet et que l’on a tout eu (cf. Bill Gates qui est parti dans sa fondation à la suite d’une prise de conscience, ou d’autres grands managers qui tout d’un coup se posent des questions sur leur vie), ou au contraire parce qu’on a été rejeté du système (licenciement) et qu’on en profite pour se poser des questions sur le sens de sa vie. Et Vert apporte des réponses dans les deux cas (les autres niveaux aussi et l’on peut très bien revenir à des positions antérieures de type Bleu, voire Rouge, ce que l’on voit lors des votes par exemples).

Jaune a besoin de tous les niveaux précédents, (Beige, Violet, Rouge, Bleu, Orange et Vert), car il fonctionne sur un mode intuitif en tenant compte autant de ses ressentis (qui ne peuvent apparaître qu’à partir du moment où l’on va vraiment regarder son intériorité) que de la logique. Et sa vision est intégrative. Elle n’est plus causale, mais circulaire, en prenant en compte les boucles de régulation. En gros, sa pensée est systémique dans tous les aspects de la vie (et pas seulement systémique-analytique, comme on le fait dans la théorie des systèmes). Elle intégre la vision en avance (ce n’est plus une vision centrée sur des « projets » à partir d’un objectif, mais sur une vision du futur) et l’ici-et le maintenant, le lâcher prise et l’action qui part du centre de l’être, sans remettre en cause le rationnel qui devient un outil au service de l’être et non plus le seul moteur. Jaune intègre la méditation, la gastronomie et la raison pour prendre une décision. C’est pourquoi il est INDISPENSABLE d’intégrer Vert (et les autres couleurs, Violet, Rouge et Bleu notamment) pour aller à Jaune.. Le tirage de cartes de tarot (Violet) n’est plus contradictoire avec l’analyse statistique de données (Orange) pour prendre une décision: les deux sont nécessaires..

Ceci dit, pourquoi aller à Jaune? S’il n’y a pas intérieurement quelque chose qui te pousse à sortir d’Orange? On vit très bien à tous les niveaux de la Spirale, si les conditions de vie sont OK. Les chinois qui accèdent à Orange avec les biens de consommation sont très heureux, et n’ont aucune envie d’aller à Jaune.. Rien ne sert de provoquer. Quand l’appel du niveau suivant se fait, quelque chose bouge en nous et le monde change de saveur, notre perspective sur la vie se modifie... Si on sent cet appel, c’est très bien, sinon c’est très bien aussi.. Le changement de nos perspectives ne dépend pas de notre volonté, mais de processus internes inconscients auxquels nous n’avons pas d’accès direct. Il est aussi vain de vouloir devenir Jaune que de voir l’infra-rouge.. Cela se fait naturellement quand les conditions externes (conditions de vie) et internes (prises de conscience) sont réunies..

Question 3: Est ce que le passage à Vert apporte quelque chose?
Vert apporte notamment la dimension du subjectif, c’est à dire celle du psychologique, du ressenti, de l’intériorité.. Voici un extrait d’un interview pour Nouvelles Clés de Christophe André, spécialiste des états d’âmes et auteur du livre : Les états d’âme (éd. Odile Jacob). Je trouve cet extrait intéressant pour expliquer l’apport de Vert à la fois individuellement et collectivement:
De même qu’il y a eu des hommes préhistoriques, avant les civilisations, de même ont existé, et existent encore, des hommes prépsychologiques, pour qui tout ce nous disons ici ne correspond à rien. Du moins à rien de conscient. Il ne faut pas remonter loin. Je parle tout bonnement de mon père et de beaucoup de nos contemporains d’avant les années 60-70, dont l’existence était exclusivement tournée vers la survie matérielle. Pour ceux-là, hommes et femmes, se préoccuper de ses états d’âme aurait été considéré comme une marque à la fois de faiblesse et d’égoïsme. Cette résistance à toute forme de ressenti intérieur pouvait sans doute, à certains moments, leur donner plus de force - dans la logique du « marche ou crève ». Mais avec beaucoup d’illusions. Ce sont par exemple des gens qui mouraient souvent tout de suite après avoir pris leur retraite - quand ils en avaient une -, soudain assaillis par des états intérieurs dépressifs qu’ils ne comprenaient absolument pas.
[...] En un mot comme en mille, nous ne réalisons pas encore à quel point l’irruption de la psychologie, à partir des années 60-70, a enrichi l’existence de millions de gens, individuellement et collectivement. Car connaître et pacifier vos états intérieurs ne conduit pas seulement à un soulagement de vos souffrances et à un épanouissement de votre bonheur : c’est bon pour le monde entier.
Bien entendu, il ne s’agit que l’un des avantages de ce passage d’Orange à Vert. A noter cependant, qu’on ne peut s’intéresser à ses ressentis que si l’on n’a plus de problèmes de survie.. Et donc les niveaux précédents, en ayant pacifié nos pulsions (Bleu) et ouvert l’accès au confort et à l’aisance matérielle (Orange) permettent à Vert de fonctionner. Sans les niveaux précédents, Vert (comme tous les autres niveaux) s’effondrent.

Question 4: Mais par rapport aux problèmes mondiaux, que faut il faire? Est ce qu’une perspective intégrale est la solution?

En fait, chaque niveau de la Spirale apporte ses solutions..
  • Violet et Rouge ne voient pas les problèmes et continuent de vivre leur vie telle qu’elle a toujours été et telle qu’elle le sera toujours...
  • Bleu voit Orange comme le grand Satan, comme Babylone, et considère que les problèmes du monde sont le produit de notre impiété et de nos péchés. Il faut donc revenir à une vie plus pieuse et plus proche de la parole de Dieu, ce qui signifie ici plus proche des dogmes des églises, qu’elles soient Chrétiennes, Juives ou Islamiques notamment, mais aussi plus communiste aussi dans d’autres cas.
  • Orange cherche à résoudre les problèmes à partir de modèles scientifiques et pense que la technologie va sauver le monde. En attendant, Orange utilise la Spirale et l’approche intégrale de Wilber comme un outil pour être plus efficace, plus performant et faire des sous. En gros il s’accapare la Spirale et l’approche Intégrale, mais sans les comprendre profondément (ces approches sont issues de pensées du 2ème cycle qui commence avec Jaune).. Orange veut changer, mais pour lui, changement signifie réforme et modification de structures, mais sans changer réellement la manière de voir le monde, toujours aussi technique et orientée vers l’optimisation et le désir d’être le meilleur.
  • Vert prétend que si chacun savait mieux respecter l’autre, la planète serait sauvée. Il se méfie d’une vision économique du monde et a parfois a le désir de revenir à une vie tribale (Violet). En même temps, il déteste Rouge et a du mal à supporter Bleu et Orange et voudrait que tout le monde soit en Vert. Vert possède les prémisses des solutions, mais ne peut les mettre en place à grande échelle à cause de sa vision “à plat” et encore un peu idéaliste du monde (pas de hiérarchie, tout le monde devrait être Vert, c’est la souffrance qui crée la violence, etc.)
  • et Jaune surf sur tout cela, évoluant tel un caméléon au milieu de tout le monde, se sentant parfois un peu seul, cherchant à soigner ce qu’il peut en valorisant les aspects sains de tous les niveaux de la Spirale. Et il commence à bâtir de nouvelles organisations sociales, de nouvelles manières de penser, qui respecte autant que possible chacun des niveaux, tout en les intégrant dans une nouvelle manière de voir.. Pour ceux qui ont les niveaux du second cycle activés en eux, la Spirale ou l’approche intégrale ne sont pas des outils, mais un nouveau regard sur le monde, qui structure le regard que l’on peut avoir sur la Vie... et de nouvelles techniques d’organisation collectives (sociocratie, intelligence collective) peuvent émerger de cette vision..
Toutes ces réflexions ne constituent bien entendu que des éléments de réponse, qui ont bien entendu une validité limitée. Il ne s’agit plus de débattre (Orange), ni seulement d’écouter (Vert), mais de co-construire ensemble, en passant du “non, pas du tout, vous avez totalement tort” et “oui, mais” au “oui, et en même temps... ”

Jacques

samedi 8 août 2009

Est ce qu'on a le choix?

Une des questions philosophiques majeures concerne le statut du libre-arbitre. Est ce qu’on a le choix de nos actes? Je voudrais apporter ici quelques éléments qui montrent à la fois l'importance et la limite du libre-arbitre.

En général, quand on discute avec un ami, quand tout va bien, on voudrait croire que l’on a bien cette capacité à pouvoir décider de chacun de nos actes, que tout ce que nous faisons nous le voulons. Puis, si l’on est addict à un produit ou à une activité, on se rend compte rapidement que l’on est dépendant de ce produit ou de cette activité, sauf ceux qui veulent se leurrer sur eux-mêmes. Par exemple, les fumeurs qui vont chercher du tabac en pleine nuit à plus de 20km de leur domicile en disant que c’est pour le plaisir.. Il en est de même du désir sexuel qui nous pousse vers l’autre avec une force incroyable et à laquelle il est bien difficile de résister.

De ce fait, la psychanalyse avec l’inconscient d’une part, et les neurosciences d’autre part, montrent qu’en fait notre libre-arbitre est limité. On peut dire qu’on vit dans un espace de « tendances » de forces intérieures qui nous poussent dans un sens ou dans un autre. Lorsque ces forces ne posent pas de problèmes, c’est à dire qu’elles ne viennent pas en contradiction avec d’autres forces, elles nous mènent à une certaines satisfaction (par exemple manger un bon plat quand on a faim ou faire l’amour avec sa compagne/compagnon).

Au contraire lorsque plusieurs de ces forces sont en contradiction, on se sent écartelé entre plusieurs voix intérieures, dont certaines apparaissent comme angéliques et d’autres comme démoniaques, un peu comme dans les bandes dessinées de Tintin où l’on voit les tendances du devoir et des pulsions s’affronter). Nous somme ainsi le théâtre d’affrontements terribles, où différentes forces, incarnées par des “personnages”, chacun ayant sa voix intérieure, s’affrontent. C’est le démon qui affronte le devoir, l’enfant qui s’oppose au père, le licencieux qui tente de prendre le pas sur le sage.. Toutes ces voix sont alors les manifestations intérieures de toutes ces tendances psychiques, de toutes ces forces. Il est clair qu’il sera possible un jour d’expliquer tout cela sur le plan neuronal. Pour ma part je fais appel à certaines idées de M. Minsky et de D. Dennett: le cerveau est un ordinateur parallèle sur lequel un certain nombre de processus s’exécutent (en parallèle ou en séquentiel comme le mental), et ces processus (point de vue Extérieur dans AQAL de Wilber), nous apparaissent comme des personnages ou des forces qui s’affrontent ou s’allient (point de vue Intérieur dans AQAL).

Dans ce cas, où est le libre-arbitre? Et bien bizarrement, au milieu de tous ces affrontements, de toutes ces forces qui nous cherchent à nous pousser dans un sens ou dans un autre, il y a tout de même un “je” qui choisit. Parfois ce “je” laisse aller la pulsion, parfois il suit le devoir, parfois il suit le chemin du sage, etc.. mais dans tous les cas et dans toutes les situations, si l’on veut bien faire un réel travail de conscience, on se rend compte alors qu’il existe un tout petit endroit où “je” décide, où je laisse aller dans un sens ou l’autre les tendances. Dans ce théâtre homérique qu’est notre psychisme, dans cette mer tumultueuse de notre intériorité, il existe toujours (sauf si l’on est sous neuroleptiques) un endroit où nous décidons d’aller à droite ou à gauche, où nous écoutons certaines voix plutôt que d’autres.

Pour beaucoup, il existe une croyance “qu’on ne peut rien y changer”. Quelque part, c’est confortable. On n’est pas responsable de ce qui nous arrive, on subit ce qui se passe, et donc c’est pas de notre faute ce qu’on vit et ce qu’on fait... Mais cette approche nous coupe de nous mêmes, de cet endroit du ”je” où nous sommes profondément libre. De ce fait, lorsque “on ne peut rien y changer” on se vit comme prisonnier de la vie, comme subissant ce qui nous arrive, cherchant à glaner au dehors de nous un peu de réconfort. On cherche dans la drogue, le sexe, les gadgets, les fringues, etc.. un réconfort pour nous faire oublier notre situation misérable d’esclave. Et c’est juste cela le Samsara: le lieu des conditionnements que nous acceptons en croyant parfois qu’on est libre quand on ne fait que suivre une addiction et parfois qu’on “ne peut rien y faire” en se comportant en victime. Dans les deux cas, on reporte la faute de notre condition sur l’autre ou les autres: c’est le conjoint qui nous empêche de vivre, c’est la société qui nous exploite, ce sont les “grands de ce monde” qui complotent pour nous asservir. Ce qu’on ne veut pas voir c’est que c’est simplement nous qui avons abdiqué, que c’est nous qui avons choisi finalement d’être victime.
En réalité il n’y a qu’une issue qui est très bien développée par l’un des grands principes de la voie de l’éveil d’Andrew Cohen:
Renoncer profondément à être victime. Cela signifie que je suis auteur de tous mes actes et que j’en prend la responsabilité.

La phrase clé c'est: "j’ai le choix de mes actes et je prend la responsabilité de tout ce que je fais dans la vie"..

Tant qu'on ne prend pas la responsabilité de nos actes, en conscience, on reste dépendant et comme prisonnier du monde. Si l’on fait un réel travail sur soi, on se rend compte que depuis notre plus petite enfance, depuis que l’on a pu dire “je”, on a fait des choix: on a choisi d’être un bon garçon ou une bonne fille, on a choisi de se rebeller, etc.. Cela ne signifie pas que nous ayons à nous culpabiliser de nos choix, ce qui reviendrait à remettre une couche de boue supplémentaire sur notre vie (note: au lieu de nous libérer de nos conditionnement, on “adore” rajouter de la merde sur nos blessures en nous jugeant négativement. Mais cela ne fait que nous enchaîner encore un peu plus à des conditionnements sociaux et parentaux). Il s’agit au contraire de sentir la liberté qui existe en nous à chaque instant. Et cela nous invite à faire face à nos peurs profondes et de sentir que nous faisons le choix d’éviter ou non une situation qui nous fait peur. Par exemple, on peut se dire:
A chaque instant je décide par exemple de ne pas dire quelque chose qui va choquer l’autre parce que je préfère vivre ainsi ma relation et que j’ai peur de lui faire du mal.
Mais en fait, cette peur de faire du mal recouvre peut être une autre peur: peur que l’autre réagisse en nous repoussant, peur d’être abandonné, d’être seul, de ne pas pouvoir faire face à la vie si l’autre n’est pas là. Peur aussi pour les conséquences vis à vis des enfants, etc..
Prendre conscience qu’on fait ce choix nous permet d’aller plus profondément dans l’écoute et la compréhension de ces voix intérieures, de ces peurs d’enfants qui nous animent encore à l’état adulte.. Et ainsi être capable d’affronter ces peurs (c’est en cela qu’Andrew Cohen parle d’approche héroïque de l’éveil et de la conscience, car il s’agit d’affronter nos paresses et nos peurs, de dépasser nos conditionnements).

Sauf si l'on est esclave (et encore on a toujours le choix de se rebeller au risque de la mort), on choisit notre vie: on a toujours le choix de quitter son travail, de changer de vie, d'oser gagner moins. Mais si on ne le fait pas, c'est parce qu'on a peur des conséquences, qu'on a peur de ce qui pourrait arriver. Et c'est beaucoup plus confortable de mourir à petit feu en se disant que l'on est victime de notre environnement, du monde, de la société. Le plus grand des courage c'est de faire face à notre vie, à nos choix. C'est très dur à accepter, et je peux en parler, car j'étais vraiment un adepte du "on ne peut rien y faire" ou du "j'ai pas le choix".. Mais c'est le petit enfant qui parle en nous à ce moment là, en voulant fermer les yeux sur la vie et ce qu'elle entraîne.

Mais diront certaines personnes, ce que vous dites est totalement incompatible avec les théories non-duelles et notamment avec l’Advaita Vedanta qui nous dit que finalement nous n’avons pas le choix, que tout ce que nous faisons est déterminé, que nous n’avons que la possibilité de prendre conscience de ce qui se passe à tout instant..

En fait, pendant longtemps je pensais qu’il y avait une contradiction entre ces termes, mais bizarrement il n’y en a pas. Comme le dit Ramana Maharshi, il faut faire un grand effort, notamment sur le mental, qui suppose donc un certain libre-arbitre pour finalement se rendre compte que nous ne sommes qu’une excroissance de la Vie qui joue à l’intérieur de nous, du Divin qui fait l’expérience de la limitation à l’intérieur de nous.
Mais bizarrement, il n’y a pas de contradiction, car c’est juste à l’endroit du “je” intérieur, à l’endroit du libre-arbitre absolu que le Divin s’exprime. En fait, c’est en allant totalement dans la voie du libre-arbitre, en quittant la victime pour de bon et en prenant la responsabilité de nos actes (à condition de ne pas revenir à une notion de devoir qui serait en fait un retour en arrière) que nous atteignons l’endroit de ce que certains appellent notre “mission sur terre” ou ce qu’on pourrait appeler le lieu où la voix de Dieu s’exprime en nous (l’important n’est pas le nom mais l’expérience intérieure de ce lieu).

Etre libre de ses choix, ce n’est pas “faire ce que je veux quand je veux” mais prendre conscience de notre liberté de choisir telle ou telle action, en tenant compte totalement des autres et en étant entièrement responsable de nos actes. Et à cet endroit, si l’on s’ouvre à ce qui est plus grand que nous, on peut ressentir que ce choix qui nous anime profondément vient d’un au-delà du “je”, d’une plus grande profondeur à laquelle on peut donner le nom de Dieu, ou le Soi ou la Vie ou toute appellation en fonction de nos croyances.
En d’autre termes, aller vers le libre-arbitre total en tenant compte de la responsabilité de nos actes, c’est la “première et dernière liberté” comme le précise le livre éponyme de Krishnamurti, c’est être libre d’être ce que l’on est totalement, ce qui, d’un point de vue plus grand dépasse entièrement ce “je”. C’est paradoxal, mais quand on arrive au sens premier de toute chose, on tombe nécessairement dans le paradoxal.

Je veux préciser que je ne suis pas toujours juste dans tous mes choix, qu’il ne viennent pas toujours de ce “je” ou plus exactement que je m’illusionne que je dois faire cela pour telle ou telle raison, qui ne sont en fait que des illusions pour cacher mes peurs. Mais simplement, je sens et sais que en faisant cela, il n’y a que moi que je trompe, que moi que je veux bien illusionner. Il n’y a que des peurs derrière tout cela, et ces peurs doivent être affrontées.. Il n’y a rien d’autres que cela si l’on veut être profondément libre et entrer dans ce que le christianisme appelle “le royaume de Dieu”.

Et pour finir je voudrais donner une image qui résume ce qui vient d’être dit. C’est un peu comme si nous étions le barreur d’un voilier. Parfois, la mer, qui représente les événements de la vie, est tumultueuse, parfois elle est calme. Dans tous les cas, c’est nous qui choisissons notre route, mais la direction que nous avons à prendre, c’est notre étoile qui nous en donne le chemin. Nous avons juste à suivre l’étoile, pour trouver notre propre être, notre propre individuation. Nous sommes donc à la fois libre en tant que barreur – et il convient effectivement de se rendre compte que c’est nous qui donnons un coup de barre à gauche ou à droite, que c’est nous qui décidons de garder le cap ou de se laisser aller au gré du vent – mais pas libre en ce sens que le cap est donné par une étoile qui nous guide et qu’elle nous est propre. Andrew Cohen met plus l’accent sur le barreur, les visions non duelles sur l’étoile, certaines religions sur les moyens habiles à mettre en oeuvre pour arriver à barrer en toutes circonstances, mais il ne s’agit que d’aspects d’une même réalité...

dimanche 5 juillet 2009

Au delà de la raison, la conscience

Nous sommes de plus en plus reliés avec le reste du monde grâce, en particulier, à Internet. Nous recevons de multiples informations contradictoires ou complémentaires qui nous plongent dans plus de complexité mais aussi dans la perplexité… L’approche rationnelle, logique et analytique, qui se révélait adaptée pour comprendre le monde et agir de façon adéquate, semble aujourd’hui bien lente face à l’accélération des opportunités que rencontre chaque être humain dans sa vie. Les choix proposés et les décisions à prendre se succèdent à une fréquence de plus en plus rapide et nécessitent d’autres ressources que la seule raison.

Des millions d’années ont été nécessaires dans l’évolution de l’individu pour qu’émerge cette capacité rationnelle. La raison a permis « le premier miracle », comme l’appelle Richard Moss : l’être humain a réussi à s’extirper du monde dont il fait partie pour l’observer et tenter de le comprendre et de le maîtriser. Par la pensée et le langage particulièrement, il a appris à anticiper, construire ; il est devenu un être pensant, capable de dire JE. Dans notre culture occidentale, l’enfant est nourri, depuis sa tendre enfance à l’approche rationnelle : on lui « explique » le monde et on lui demande de justifier ses actes. Le « Pourquoi » est venu remplacer le « C’est comme ça, obéis et tu comprendras plus tard » et a favorisé la réflexion individuelle et non plus uniquement l’obéissance.

Mais, du coup, ces pensées qui nous habitent ne nous laissent aucun répit : elles ne cessent de commenter nos instants de vie, les comparent avec des moments du passé, en mesurent les conséquences possibles sur l’avenir… Elles nous empêchent de goûter, simplement l’instant présent, avec nos sens. Face à un monument historique, nous nous concentrons plus ce qu’en dit le guide touristique (dates et méthodes de construction, fonction du monument…) que sur ce que nous ressentons.
Nos savoirs s’insèrent comme un écran et filtrent notre perception, nous empêchant de percevoir et de ressentir de façon subjective le monde dans lequel nous sommes imprégnés. Nous nous vivons comme séparés de notre environnement et des autres et notre vision du monde se recroqueville et s’assèche, nourrissant ainsi le sentiment de solitude et de pessimisme si présent dans notre société occidentale.
Il est temps de passer au deuxième « miracle » : après ce mouvement de distanciation qui a permis de dire Je et de se différencier du monde pour mieux l’observer, on peut à présent entrer en relation avec l’extérieur, de façon plus consciente et sans perdre sa singularité.

Il ne s’agit pas de lutter contre ces pensées parasites qui semblent avoir pris le contrôle de notre mental et réduisent notre relation au monde de façon. Il s’agit plutôt de remettre l’approche rationnelle à sa juste place, comme une des façons d’entrer en relation avec le monde et de porter plus son attention et son crédit à ses sensations, ses émotions et ses intuitions autant qu’à ses réflexions. En réintégrant ces quatre dimensions, qui correspondent aux quatre profils psychologiques définis par C. G. Jung, on inclue la raison dans une conscience plus large de soi-même et du monde.

vendredi 22 mai 2009

Le monde change... et nous?

Et voilà!! Notre livre intitulé “le monde change... et nous? clés et enjeux du développement relationnel ” édités aux éditions Chronique Sociale est sorti dans les bacs des libraires...

Voici la 4ème de couverture:
Les relations interpersonnelles et sociales traversent souvent des moments conflictuels et des crises. Ces tensions sont parfois à l’origine de transformations personnelles et collectives mais elles sont le plus souvent source d’appréhensions, de crispation et de repli sur soi. Pour que la peur du changement puisse se métamorphoser en ouverture au nouveau et à l’altérité, il est essentiel de mieux comprendre la dynamique d’évolution des personnes et des groupes.

C’est pourquoi cet ouvrage présente, dans une première partie, quelques repères conceptuels tirés de la pensée intégrale de K. Wilber et de la Spirale Dynamique, initiée par C. Graves. Cette grille de lecture développementale qui s’inscrit dans la lignée de la psychologie humaniste est encore peu connue en France. Elle se révèle pourtant tout à fait pertinente pour appréhender plus clairement l’articulation entre le développement personnel et l’évolution des sociétés. En donnant un éclairage nouveau qui intègre la complexité du monde, elle favorise un décryptage serein et tolérant des systèmes de valeurs et des conflits qui les accompagnent.

La deuxième partie de l’ouvrage explore les relations interpersonnelles et met en relief les différentes facettes que peuvent recouvrir l’affirmation et l’écoute. Elle donne les clefs pour développer ses compétences relationnelles et entretenir une relation à soi-même, aux autres et au monde plus souple et fluide.
Enfin, la dernière partie de l’ouvrage présente le théâtre-forum, une approche particulèrement efficace pour favoriser l’évolution des représentations et des attitudes, tant au niveau individuel que collectif.
J’espère que vous aimerez ce livre. N’hésitez pas à nous envoyer des commentaires...

vendredi 8 mai 2009

Notre Père... Que ta volonté soit faite

Il y a des oeuvres peu connues qui mériteraient une audience beaucoup plus large.. C’est particulièrement le cas de celle de Pierre Trigano, Kabbaliste, philosophe, interprète des rêves et analyste Jungien, qui, avec l’aide d’Agnès Vincent, elle aussi interprète de rêves et analyste Jungienne, propose un enseignement et une vision nouvelle et profonde de la Bible et des grands mythes. L’une des particularité de l’hébreu biblique, c’est de ne comprendre ni voyelles, ni espace entre les mots, ni ponctuation, hormis les points à la fin des phrases. De ce fait, les phrases du texte de la bible hébraïque sont initialement des suites de consonnes, que l’on lit en ajoutant des voyelles. Et comme me l’a enseigné Pierre, la Kabbale dit que Dieu a donné les consonnes, mais que c’est nous, les humains qui ajoutons les voyelles. Le texte sacré se doit d’être toujours et encore interprété et compris en fonction de notre niveau de conscience, en fonction de nos capacités, nécessairement limitées, à comprendre le message divin dans sa plénitude sans limite.. En d’autres termes, la vie est une co-création du divin et de l’humain (nous reviendrons sur ce point dans un prochain billet).

Afin d’entrer dans la pensée de Pierre Trigano, je vous conseille tout particulièrement ce livre “Notre Père” qui porte sur l’interprétation de la célèbre prière chrétienne. Les évangiles ont été écrites en grecques, mais Jésus (Ieshoua) parlait en araméen et pensait dans les termes de l’hébreu biblique. De ce fait, il y a une pensée hébraïque sous-jacente dans le texte de l’évangile que l’on peut ainsi comprendre et contempler comme s’il s’agissait d’un écrit en Hébreu.
De ce fait, ce livre nous plonge dans une vision très profonde et très éloignée de l’aspect dogmatique que l’on rencontre dans les interprétation chrétiennes traditionnelles. Pierre Trigano nous entraîne vers les profondeurs de notre être, vers l’essence de ce que nous sommes, en lien avec le divin, la Vie qui nous dépasse.

Je suis particulièrement attaché à cette phrase “que ta volonté soit faite... ” qu’après analyse on peut, sans rien changer au texte lire “Ta Volonté, ta joie, sera faite..” car suivre la voie du divin n’est difficile qu’au début, au moment de dire “oui je te suis, oui je viens avec toi”, au moment où l’ego renonce à ses jeux de domination, de comparaison, de jugements, et d’envies sans plaisir profond. Ensuite, suivre sa Volonté devient une joie de tous les instants.. N’avez vous pas vu le regard de ceux qui se sont éveillés? De ceux qui ont aperçu le divin au sein de chaque chose et de chaque être? La lumière et la joie qui se lit dans leur visage! C’est tout simplement ça suivre la voie du divin, voie à laquelle Pierre Trigano nous invite, en relisant ces textes avec un oeil nouveau, sans dogmatisme, et avec une jubilation de l’esprit et de l’être qui enchantera tous ceux qui, ayant été élevés dans la tradition chrétienne ou juive, veulent retrouver un sens nouveau dans leur racines..
En cela, Pierre Trigano se situe dans ce groupe de ces prophètes de notre temps que sont Annick de Souzenelle, Jean-Yves Leloup, Marc-Alain Ouaknie et quelques autres, qui nous montrent que la voie christique ou judaïque, et même les deux en même temps, prennent tous les deux leur source dans la pensée hébraïque et conduisent au même endroit, celui de l’ineffable, que les textes, aussi sacré soient-ils ne peuvent qu’approcher..

Dans d’autres billets je vous reparlerai de l’importance de l’enseignement de Pierre Trigano et Agnès Vincent, de leur démarche à la fois humble et proche, complexe pour l’ego et si simple pour le coeur, qui permet de donner une fondation solide et profonde à ce renouveau spirituel où le féminin sacré prend une place essentielle. Retrouver au coeur des textes bibliques les racines de ce féminin qui a été tant ignoré, tant abandonné, pendant tous ces siècles...

Et en lisant ce texte du notre père, écoutez la chanson “may it be your will” de Leonard Cohen, juif pratiquant et moine bouddhiste qui nous parle, à sa manière, de la même chose...

Livre: Pierre Trigano. Notre Père, manifeste révolutionnaire de Jésus l’Hébreu. Réel Editions. Février 2008.

mercredi 18 février 2009

Passer de l'opposition à l'apposition


Cet article est paru initialement dans le livre “Idées-forces pour le XXIème siècle” collectif sous la direction d’Armen Tarpinian, Chronique Sociale, 2009. Ce livre propose tout un ensemble d’idées et de direction pour le 21ème siècle. Beaucoup d’idées Vertes (au sens de la Spirale) mais aussi pas mal d’idées Jaunes intégratrices...
Cet article présente l’idée même de la vision intégrale de Wilber, mais sans reprendre les terminologies d’AQAL (niveaux, quadrants, etc..).



Passer de l’opposition à l’apposition ou comment intégrer ce qui semble contradictoire

par Jacques Ferber (1) et Véronique Guérin (2)

On peut observer aujourd’hui à quel point nous vivons dans un village global: les prises de décision de Pékin et Washington ont un impact direct sur nos vies. On ne peut plus faire comme si on vivait tranquillement chez soi. Pour mieux comprendre ce qui est en jeu, nous avons besoin d’élargir notre regard pour appréhender le monde de façon plus globale. Mais on se trouve alors confronté à une grande complexité car tout interagit avec tout : par exemple, la hausse des matières premières procède d’une demande accrue due au développement économique de certains pays émergents comme la Chine ou l’Inde, mais aussi de la spéculation financière mondiale. Cette hausse a un impact direct sur les capacités à s’alimenter des pays du tiers monde : l’africain moyen, qui vit au jour le jour, dans une économie très locale, voit tout de même les prix du riz s’envoler et a de plus en plus de mal à s’alimenter. Le monde est ainsi devenu une entité presque organique dont la complexité résulte de la multiplication des interactions directes et indirectes.

Parallèlement, nous disposons de plus en plus de ressources cognitives et conceptuelles pour aborder cette complexité : l’ensemble des connaissances de toutes les civilisations devient plus accessible et tout un chacun peut, en particulier, grâce à Internet, disposer plus aisément de cette totalité du savoir. Il est cependant parfois difficile de s’en rendre compte car les domaines de compétences sont encore très morcelés : les physiciens ne s’occupent que de matière et d’énergie, les psychologues de processus psychiques, les biologistes pensent en termes d’ADN, les économistes voient tout en termes de coûts et de prix et les pratiquants spirituels se focalisent sur l’élévation de l’âme. Chacun voit midi à sa porte et élabore des solutions locales et ponctuelles qui résolvent certains problèmes du domaine sans prendre en compte leur impact de façon plus large.

Pour appréhender cette complexité, il devient nécessaire de penser en terme d’apposition et non plus d’opposition, de relier et d’articuler ce qui, a priori, apparaît comme contradictoire. C’est la méthode dialectique de Hegel appliquée non plus seulement à l’histoire ou à la philosophie, mais à tous les domaines de la vie. C’est penser de manière « intégrale » comme le préconise Ken Wilber (3).
Concrètement, cela revient à mettre en relation ce que l’on oppose traditionnellement. Il ne s’agit pas d’amalgamer ces entités dans un tout indifférencié, mais, bien au contraire, de les intégrer dans une structure plus cohérente qui révèle tout à la fois leur complémentarité et l’unité qui résulte de leur union. L’attention est mise sur la relation entre les entités plus que sur les entités elles-mêmes. Cette approche, qui se situe dans la droite ligne de l’approche systémique et de la pensée complexe telle qu’elle a été développée en France par E. Morin (4), s’applique particulièrement à déboucher sur une pratique, une manière de vivre.

Pour préciser cette perspective, nous allons décrire plus en détails ce passage de l’opposition à l’apposition pour les trois axes qui nous semblent essentiels : l’esprit et le corps, l’objectivité et la subjectivité, l’individu et la société.

Réunir l’esprit et le corps

La différence entre esprit et corps ne cesse de hanter les philosophes et les théologiens depuis l’Antiquité. Aujourd’hui, nous vivons encore souvent dans une vision cartésienne qui dissocie le corps de l’esprit comme s’il s’agissait de deux mondes indépendants, comme si l’esprit était juste « un fantôme dans une machine », qui agirait et vivrait indépendamment du corps. Cette perspective est celle de la médecine allopathique qui s’applique à soigner le corps indépendamment de l’esprit, mais également celle de la psychanalyse qui tend à sous-estimer l’impact du corps sur le psychisme et les pensées.
Intégrer le corps et l’esprit c’est considérer que les processus corporels, les sensations, les émotions, et les pensées s’articulent dans des dynamiques complexes, plus ou moins fluides et sources éventuelles de conflits psychiques.

Longtemps, on a considéré que ces conflits pouvaient être gérés par un esprit assez fort pour dompter les pulsions et réfréner les émotions, puis on a cherché à les résoudre par le seul fait de les exprimer. Mais on s’aperçoit aujourd’hui, comme l’explique le médiatique David Servan-Schreiber (5), qu’il est plus efficace pour évoluer d’utiliser des méthodes qui passent par le corps et influent directement sur le cerveau émotionnel plutôt que de compter sur le langage et la raison.

Les approches qui articulent corps et esprit sont en pleine expansion : massages, marches et relaxation, art-thérapie, arts martiaux… Les connaissances issues des traditions spirituelles orientales, au travers notamment des différentes formes de méditation et du yoga, commencent à inspirer des programmes de soin pour traiter la dépression par exemple. Et la science regarde en effet avec intérêt ces pratiques, comme le montrent le développement récent de la neuro-psycho-immunologie (6) et l’étude de l’effet placebo, afin de nous amener à mieux comprendre les influences réciproques du corps et de l’esprit.

Dépasser la dualité subjectif-objectif

Le deuxième axe tourne autour de l’opposition entre les approches subjective et objective, entre l’expérience intérieure, et l’expérimentation observable, caractéristique de la démarche scientifique. Ces deux visions ont du mal à s’accorder et se rejettent souvent mutuellement.

Les sciences tentent de réduire l’intériorité à une pure matérialité où le sujet n’est qu’un cerveau dont on observe la structure et le fonctionnement, et d’une manière plus générale, l’approche rationnelle cherche à distinguer le vrai du faux et à appréhender le fonctionnement du monde en s’en extrayant le plus possible et, dans ce cadre, la subjectivité est perçue comme un obstacle. A l’inverse, une conception purement subjective, basée sur l’expérience et le ressenti, tend à placer sur un même plan toutes les interprétations du monde (« je ressens ceci, tu ressens cela, à chacun sa vérité ») au risque d’aller vers un pluralisme relativiste dans lequel plus rien de « solide » n’existe, où l’on rejette toute vérité globale en refusant de confronter l’adéquation de ses croyances avec un raisonnement ou des faits.

Le dépassement de cette dualité entre subjectivité et objectivité passe, d’après nous, par l’intégration de deux processus :
  1. d’une part, la mise à l’épreuve de nos idées et modèles du monde par l’expérimentation pratique,
  2. d’autre part, l’interaction avec autrui, productrice d’un espace intersubjectif, permettant à la fois de construire et de stabiliser nos représentations sur le monde et sur les autres.
Naturellement nous nous vivons comme entourés d’objets et de situations dont la nature paraît aller de soi, alors qu’elle résulte généralement d’un construit, d’une interaction entre un vécu intérieur et quelque chose qui se trouve extérieur à nous.

Cette intersubjectivité prend en compte le fait que nous nous pensions comme faisant partie d’un monde constitué d’objets, mais également que nous vivions cela depuis notre propre point de vue et que nous créons collectivement ces points de vues. Par exemple, un morceau de musique peut être analysé objectivement par sa structure vibratoire. On peut aussi décrire les activations neuronales qui s’effectuent lors de son écoute. Dans les deux cas, il s’agit d’un point de vue objectif : sur la chose d’abord (la musique) et sur l’individu ensuite (la structure neuronale). Mais cette analyse ne permet pas de décrire et donc de transmettre l’expérience intérieure et le plaisir que l’on peut avoir à écouter un tel morceau.

Maintenant supposons que l’on veuille communiquer cette expérience d’écoute de la musique à quelqu’un de sourd. Si l’on utilise le langage habituel des musiciens ou des mélomanes, on ne pourra pas se faire comprendre d’un sourd de naissance, c’est-à-dire de quelqu’un qui n’a pas vécu ce type d’expérience. Il va falloir essayer d’utiliser un langage approchant, un langage que les sourds pourront comprendre même s’il ne correspond pas directement à l’expérience qu’un bien-entendant peut avoir à l’écoute d’une musique. On parlera alors en termes analogiques, en utilisant des métaphores et des images comme celles qui portent sur la lumière et la couleur.

On utilise la même démarche analogique, lorsqu’un vocabulaire est trop pauvre dans un domaine. L’œnologue, par exemple, lorsqu’il utilise le terme de ‘robe’, de ‘cuisse’, de ‘rondeur’, de ‘vigueur’ d’un vin et autres termes merveilleux essaye de communiquer ce qu’il ressent. Si l’on n’a jamais bu de vin, ces termes paraîtrons pour le moins abscons, et on se dira, mais de quoi parlent ils ? Mais si l’on est œnologue soi-même, le discours d’un autre œnologue est très parlant. Il y a alors création d’un espace intersubjectif, un espace qui n’est pas celui de l’objectivité, mais celui de la mise en commun de ressentis véhiculés par le langage ou d’autres formes de communication. Rien ne dit que les expériences personnelles que nous faisons, vous et moi, sont les mêmes, que le parfum du vin, le goût de l’orange, l’écoute d’une musique produisent des ressentis semblables. Mais ils sont suffisamment proches pour que nous puissions partager des représentations, des idées, des ressentis, c’est-à-dire pour que nous puissions communiquer, nous mettre d’accord, pour que nous puissions disposer d’un « nous ». Et cet espace intersubjectif, bien que non strictement objectif – on ne parle pas ici de la structure chimique du vin – est suffisamment rigoureux pour que l’on puisse l’enseigner, le développer, et montrer des différences d’expertises dans ce domaine. Il n’est pas simplement le lieu de « croyances », mais le résultat de cette double interaction avec le monde d’une part (il y a bien du vin) et avec les autres d’autre part.

Intégrer individuel et collectif

Ce troisième axe aborde les interactions entre la dimension individuelle et collective. On oppose souvent ces deux perspectives alors qu’elles s’influencent mutuellement via deux processus : l’immergence et l’émergence.

L’immergence est l’imprégnation qu’une culture ou qu’une société exerce sur un individu, le fait qu’une personne s’approprie des représentations et attitudes du groupe auquel elle appartient. Cette immergence devient, lorsque ces représentations et attitudes sont incorporées dans chacun, ce que Bourdieu appelle l’habitus.

L’émergence est le processus inverse par lequel une « forme collective » est produite par l’interaction entre ses membres. Par exemple, la formation d’une file de fourmis transportant de la nourriture : chaque fourmi se contente de déposer des phéromones lorsqu’elle rapporte de la nourriture et les autres fourmis s’empressent de suivre ce chemin d’odeurs pour remonter jusqu’à la source de la nourriture. Sans coordination globale, la file émerge simplement des interactions entre fourmis qui renforcent la présence de ce « chemin d’odeurs » tant qu’il y a de la nourriture à rapporter au nid.

Dans les sociétés humaines, l’émergence s’exprime par l’apparition de nouvelles technologies qui induisent de nouveaux usages et favorisent la construction de nouvelles structures sociales, conduisant en retour à de nouveaux besoins technologiques, dans des boucles sans fin. Par exemple, l’apparition d’Internet à la fin des années quatre-vingt dix, avec le courrier électronique et les pages web interconnectées, a permis dans un premier temps à des personnes de communiquer facilement de petits textes, de se transmettre des documents électroniques et d’avoir accès à des informations. Mais ce développement a pris une telle ampleur, que ceux qui n’avaient accès à Internet ont été rejetés de tout un ensemble de réseaux sociaux. De ce fait, la plupart des occidentaux se sont équipés, ce qui a permis, en retour, un développement de masse de sites de discussions (forums), d’univers virtuels (Second Life, World of Warcraft), de lieux de rencontres et de socialisation (Facebook, Meetic, MySpace), et de places d’échange et de vente d’objets (Ebay). Tout cela a fait émerger, surtout chez les jeunes, de nouvelles pratiques, de nouveaux habitus… lesquels engendrent de nouveaux besoins : il faut pouvoir être connectés 24h sur 24 et une panne d’Internet est vécue aujourd’hui comme une panne d’électricité dans les années soixante-dix. De ce fait les équipements permettant d’être connectés en permanence (Wifi, téléphonie 3G) se sont développés entraînant l’apparition de nouveaux terminaux intégrant téléphonie et web, comme le très branché iPhone d’Apple, qui, à leur tour, ouvrent la porte à de nouveaux usages et de nouveaux besoins.

Ces processus d’émergence ont toujours existé, mais du fait de l’accroissement du développement technologique, ils sont plus visibles. De ce fait, les sociétés évoluent aussi bien de façon structurelle que culturelle ce qui ensuite, par immergence, transforme les mentalités et donc chacun d’entre nous. Ainsi, le développement du téléphone mobile permet de s’organiser au dernier moment : de ce fait, on tend à ne plus anticiper les problèmes et tout un ensemble de pratiques de coordination fondées sur la planification et la promesse (« je serais demain à midi à tel endroit ») tendent à disparaître au profit d’usages fondés sur la réactivité immédiate (« on s’appelle demain matin pour confirmer»), ce qui conduit à faire évoluer notre vision du monde (passage d’une vision du monde orientée sur la planification à une vision orientée sur la réaction immédiate aux événements).

S’intégrer dans le processus de développement de la Vie

Lorsqu’on travaille à transformer les oppositions en complémentarités qui s’articulent et se nourrissent mutuellement, la dynamique entre corps et esprit, subjectif et objectif ou encore individuel et collectif devient plus fluide. En portant son attention sur les relations plus que sur les entités, on est plus sensible à leur état et, en conséquence, on détecte mieux les tensions et les conflits qui révèlent une problématique et invitent au changement.
Dans ce cadre, de nouvelles formes d’enseignement transdisciplinaire, éveillant le sens de la complexité du réel, pourraient aider à développer la compréhension, le dépassement et l’intégration de ces oppositions.

D’autre part, pour mieux comprendre ces interactions, des outils conceptuels existent sous la forme, par exemple, d’environnements de simulation. On les retrouve tout particulièrement dans les simulateurs informatiques, et notamment les « serious games », ces programmes informatiques professionnels qui utilisent les techniques du jeu vidéo afin d’apprendre à agir dans une situation complexe. D’autre part, les techniques de mise en situation, et tout particulièrement celles issues du théâtre-forum, permettent d’appréhender concrètement les tensions et conflits issus des différences de représentations individuelles et collectives (7) et de passer de l’opposition à l’intégration des contraires. Par exemple, des conflits qui opposent les enseignants et les parents sont joués mettent en scène des personnages qui pensent différemment l’éducation. Leurs représentations du monde semblent s’opposer dans un dialogue de sourds, voire un duel violent et sans issue. En invitant les spectateurs à remplacer les personnages pour explorer différentes manières d’exprimer leur point de vue et d’écouter celui des autres, les positions se décrispent. Les oppositions se fluidifient, facilitant l’émergence de solutions enrichies de la diversité des regards de chacun (9).

Il s’agit ainsi de passer de la pensée à la conscience : prendre conscience de ce qui relie notre corps et notre esprit, dépasser, tout en l’intégrant, le monde objectif de la science et le monde symbolique et subjectif de la psychologie des profondeurs, percevoir ce qui fait notre singularité mais également en quoi nous sommes reliés les uns aux autres, et en quoi le sens que nous donnons aux choses et aux événements résulte nécessairement d’une intersubjectivité. Nous naissons, vivons et mourrons, et ce que nous faisons dans notre vie terrestre est à la fois essentiel – car sans l’être et l’action de chacun, l’humanité n’existerait pas – et en même temps un peu dérisoire, car le monde se porte très bien sans chacun de nous en particulier. En d’autres termes, en regardant avec clarté ce que nous savons de la vie, nous pouvons, à notre mesure, prendre nos responsabilités vis à vis du monde et de l’humanité, tout en sachant que nous ne sommes qu’un petit élément dans la dynamique de l’univers. A ce moment nous pouvons nous ouvrir à l’ineffable et contempler globalement ce que notre esprit analytique a du mal à appréhender, afin de nous fondre, tout en étant acteur, dans ce grand processus de développement que constitue la Vie.

(1) Professeur à l’université Montpellier II, chercheur en intelligence artificielle et intelligence collective. Auteur de Les Systèmes multi-agents, vers une Intelligence Collective. InterEditions, 1995 et de L’Amant Tantrique. L’homme sur la voie de la sexualité sacrée. Le Souffle d’Or. 2007. Il est aussi le principal auteur du site : www.visionsintegrales.com
(2) Psycho-sociologue, formatrice en développement relationnel. Elle conçoit et anime des théâtres-forums sur la gestion des conflits. Auteure de A quoi sert l’autorité ? Ed Chronique sociale, 2001.
Véronique Guérin et Jacques Ferber viennent de publier ensemble : Le monde change… et nous ? Clés et enjeux du développement relationnel. Chronique sociale, 2008.
(3) K. Wilber. Le livre de la Vision Intégrale : Relier épanouissement personnel et développement durable, Dunod, 2008.
(4) E. Morin, Les Sept Savoirs nécessaires à l’éducation du futur. Seuil. 2000.
(5) D. Servan- Schreiber, Guérir, Robert Laffont, 2003.
(6) T. Janssen, La Solution intérieure : Vers une nouvelle médecine du corps et de l’esprit, Fayard, 2006.(7) A. Tarpinian et al. Ecole : changer de cap... : Contributions à une éducation humanisante. Chronique Sociale. 2007.
(7) Pour l’utilisation du théâtre-forum dans ce contexte : http://etincelle-théatre-forum.com
(8) V.Guérin, J. Ferber. Le monde change… et nous ? Clés et enjeux du développement relationnel. Chronique sociale, 2009 à paraïtre.

jeudi 8 janvier 2009

The shift: la 2nde renaissance



Il faut être aveugle pour ne pas voir que l’on vit en ce moment deux mouvements en parallèles: d’un côté un mouvement de type “luciférien”: guerres un peu partout dans le monde, et plus particulièrement en Afrique, au moyen orient (Israel et la palestine, l’Irak, le Liban, etc.) et en Asie centrale (Afghanistan, Tibet), crise économique, problèmes écologiques (dérèglement climatique, épuisement des ressources naturelles, démographie galopante, pêche et chasse excessive, mauvaise gestion de l’eau, émission de produits chimiques toxiques, etc.). Les solutions à ces problèmes sont de moins en moins locaux et de plus en plus mondiaux. Les problèmes écologiques par exemples affectent aussi bien les tribus africaines qui vivent en autarcie, et qui ne font que subir cette transformation écologique) que les banquiers londoniens.
En rester là consisterait à se morfondre dans son coin, en disant “c’est terrible, il n’y a rien à faire, nous sommes damnés!”. Une autre vision consisterait à vouloir revenir en arrière: “Avant, c’était beaucoup mieux”. Le “avant” peut vouloir nous faire revenir un siècle (à l’époque de nos arrière grands-parents “quand on avait encore des valeurs” disent certains) ou plusieurs milliers d’années en arrière (au temps des chasseurs-cueilleurs, époque réputée paradisiaque par une frange des new-agers). Le mythe de l’Age d’Or est toujours présent dans les esprits.


Mais ce monde moderne “tragique” par certains côté est aussi porteur de nouvelles potentialités: mondialisation culturelle qui crée des pont entre les peuples en diminuant le racisme et la xénophobie, médecines ayant permis d’améliorer considérablement l’espérance de vie, capacités de production agricole qui peuvent libérer de la famine, technologies de communication permettant de savoir ce qui se passe à tout endroit de la planète, connaissances décuplées sur la manière dont les écosystèmes, les sociétés, et les personnes fonctionnent, savoir quasi exhaustif sur l’ensemble des cultures existantes ou ayant existé, et développement progressif de la conscience de l’impact de la civilisation humaine sur la planète.

Cette mondialisation des consciences est en marche, et bien que l’on n’entendent que les arbres qui tombent, il y a aussi une forêt qui pousse. Des voix, des consciences s’élèvent pour apporter un message radicalement nouveau fondé sur l’espoir, l’entraide, le respect de l’autre, mais aussi la pensée complexe et des technologies systémiques.

A ce sujet, j’ai mis en introduction ce merveilleux court métrage “The Shift” qui montre que de partout une nouvelle conscience émerge: à la fois planétaire et locale, spirituelle et pragmatique, empathique et développementale. Cette nouvelle conscience peut prendre des milliers de formes, notamment la Vision Intégrale et la Spirale Dynamique. Si vous voulez en savoir plus sur ce court métrage vous pouvez aller sur le site: http://theshiftmovie.com

J’aime à penser que nous sommes très nombreux à sentir ce besoin, cette urgence de nous lever, de porter notre regard au delà de nos propres petits problèmes quotidiens et locaux, et de participer à ce grand mouvement, que Marilyn Ferguson appelait à juste titre un nouvel âge.. Le terme “new age” est maintenant un peu péjoratif (un peu comme le terme “gourou”) alors qu’il exprime juste ça: on entre dans une nouvelle perspective, une nouvelle manière de voir le monde, un nouveau paradigme qui inclue à la fois l’individuel et le collectif, l’intériorité et la pratique.

On ne peut pas prétendre que l’on ne savait pas! On ne peut pas prétendre que l’on ne sent pas cela très fortement à l’intérieur de nous... Let’s stand up and help the Shift takes place...